[Tribune] Trouble bipolaire : ni génie ni folie, une maladie qui mérite d’être comprise

Par Dr Hachem Tyal

Le trouble bipolaire touche près d’un Marocain sur soixante. Il est souvent diagnostiqué trop tard, mal compris, entaché de honte. Le 30 mars était célébrée la Journée mondiale du trouble bipolaire. Celui-ci mérite mieux que le silence, la caricature, ou la pitié. Il est temps de lui rendre son vrai visage… et aux personnes qui en souffrent, leur dignité.

Une maladie que l’on confond avec tout, sauf avec elle-même

Dr Hachem Tyal est psychiatre et psychanalyste à Casablanca.Crédit: DR

Dans mon cabinet, le trouble bipolaire arrive rarement sous son vrai nom. Il se présente le plus souvent déguisé en dépression ; c’est la phase dépressive qui pousse à consulter. Mais il arrive aussi sous d’autres masques : une nervosité chronique, un caractère que l’entourage dit “difficile”, une intensité émotionnelle que personne ne sait nommer. Ou encore sous la forme de succès fulgurants suivis d’effondrements inexpliqués, que la famille attribue à la paresse, à la mauvaise volonté, parfois à la manipulation.

Le délai moyen entre les premiers symptômes et le diagnostic juste est, dans les études internationales, de sept à dix ans. Sept à dix ans pendant lesquels une personne traverse des crises qui la dévastent, elle et sa famille, sans que personne ne mette le bon mot sur ce qui se passe. Sept à dix ans de traitements inadaptés, d’hospitalisations évitables, de relations brisées. Ce retard n’est pas une fatalité. Il est le produit d’un double malentendu : médical d’abord, quand la phase dépressive masque la bipolarité ; culturel ensuite, quand la honte et la stigmatisation empêchent de chercher de l’aide au moment où les signes sont encore lisibles. On ne consulte pas pour l’euphorie. On consulte pour la chute, et c’est là que le diagnostic se perd.

Ce que la maladie fait à une vie

Le trouble bipolaire n’est pas une humeur capricieuse. Ce n’est pas non plus être “un peu haut, un peu bas”. C’est une oscillation profonde, cyclique, qui échappe à la volonté de celui qui la vit, de même qu’à la compréhension de ceux qui l’entourent. En phase maniaque ou hypomaniaque, la personne peut se sentir invincible : des projets grandioses, une énergie qui ne s’épuise pas, une créativité qui déborde, un besoin de sommeil qui disparaît. L’entourage voit parfois quelqu’un de rayonnant, de brillant, d’inspiré. Ce qu’il ne voit pas, c’est la fragilité extrême de cet état, ni les décisions irréversibles qui se prennent dans cet espace de désinhibition, souvent lourdes de conséquences : dépenses inconsidérées, ruptures professionnelles, engagements impossibles à tenir.

“Le trouble bipolaire ne détruit pas seulement des moments. Il détruit la confiance que la personne a en elle-même et celle que les autres ont en elle”

Dr Hachem Tyal, psychiatre

Du point de vue psychanalytique, cette phase n’est pas seulement une accélération neurobiologique : c’est aussi un moi qui refuse la limite, qui s’enfle jusqu’à se croire affranchi de toute contrainte. Le déni y est puissant, et c’est lui qui rend la phase maniaque si difficile à traiter de l’intérieur. Puis vient la chute, une chute d’autant plus brutale que l’envol était haut. La dépression bipolaire est l’une des plus sévères que l’on rencontre, avec un risque suicidaire parmi les plus élevés en psychiatrie. La personne qui, quelques semaines plus tôt, se croyait au sommet du monde, se retrouve incapable de se lever, de manger, de parler. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive ; sa famille non plus. Le trouble bipolaire ne détruit pas seulement des moments. Il détruit la confiance que la personne a en elle-même et celle que les autres ont en elle.

Ce que notre culture fait de cette maladie

Au Maroc, le trouble bipolaire porte un poids supplémentaire : celui du regard social qui stigmatise. La phase maniaque est souvent interprétée comme de l’arrogance, de la démesure, un manque d’éducation. La phase dépressive comme de la faiblesse, du manque de foi, d’une incapacité à faire face à la vie.

Dans certaines familles, on parlera de “jnoun”, de mauvais œil, d’une épreuve divine. Ces lectures ne sont pas sans valeur ; elles disent quelque chose de la façon dont la souffrance est vécue et symbolise dans notre pays. Mais elles retardent l’accès aux soins, et dans une maladie où le temps compte, ce retard a des conséquences réelles sur le pronostic.

“Au Maroc, le trouble bipolaire porte un poids supplémentaire : celui du regard social qui stigmatise”

Dr Hachem Tyal, psychiatre

Ce que la psychanalyse ajoute ici, c’est que ces lectures n’ont pas seulement une fonction explicative : elles ont une fonction défensive. Nommer la maladie “jnoun”, c’est éviter d’affronter l’angoisse qu’elle suscite dans la famille, et la culpabilité inconsciente qui l’accompagne souvent. Il y a aussi le poids du secret. Les familles qui connaissent le diagnostic le taisent parce qu’il affecte le mariage des enfants, les relations professionnelles, le regard du voisinage. Ce silence protège à court terme. À long terme, il isole la personne malade et empêche la mobilisation des ressources familiales qui sont, pourtant, l’un des piliers les plus solides du rétablissement. Le secret autour du trouble bipolaire ne protège pas la famille. Il abandonne la personne malade à sa solitude.

Ce que j’ai appris en trente-cinq ans d’exercice

J’ai rencontré, au fil des années, des personnes atteintes de trouble bipolaire qui ont construit des vies remarquables : des artistes, des entrepreneurs, des parents aimants, des professionnels accomplis. Ils ont construit ces vies non pas malgré leur maladie, mais avec elle, une fois qu’elle était nommée, traitée, apprivoisée. Ce qui fait la différence, dans mon expérience, ce n’est pas la sévérité initiale des épisodes. C’est le délai avant le diagnostic. C’est la qualité de l’alliance thérapeutique, cette confiance entre le patient et le soignant qui permet d’ajuster un traitement sur le long cours, d’anticiper les crises, de construire ensemble une vie stable.

“Nommer la bipolarité n’est pas une condamnation. C’est le premier acte du soin”

Dr Hachem Tyal, psychiatre

Cette alliance n’est pas un simple rapport de compliance ; c’est un lien à partir duquel la personne peut, progressivement, reconstruire une relation de confiance avec elle-même. Elle ne remplace pas pour autant le soutien de l’entourage : quand il est informé et non paniqué, la famille devient elle aussi un espace de stabilisation essentiel.

C’est l’ensemble de ces conditions réunies qui rend possible ce que la médecine seule ne garantit pas. Le trouble bipolaire se traite. Il ne se guérit pas au sens où on éradique un virus, mais il se stabilise, il s’accompagne, il se vit. Des milliers de personnes au Maroc et ailleurs mènent une vie équilibrée sous traitement. Elles ne font pas la une des journaux, elles vivent, simplement. Nommer la maladie n’est pas une condamnation. C’est le premier acte du soin.

Ce que cette journée devrait changer

“Le trouble bipolaire n’est ni un “djinn” déguisé ni une folie à cacher. C’est une maladie psychiatrique, complexe, chronique, qui bouleverse des vies et qui se traite”

Dr Hachem Tyal, psychiatre

La Journée mondiale du trouble bipolaire est célébrée le 30 mars en hommage à la date de naissance de Vincent Van Gogh, dont on pense rétrospectivement qu’il en était atteint. Ce n’est pas un événement symbolique parmi d’autres. C’est une occasion concrète de faire reculer les deux ennemis principaux de cette maladie : l’ignorance et la honte. L’ignorance, parce que beaucoup de nos concitoyens ne savent pas ce qu’est le trouble bipolaire, ne reconnaissent pas ses signes, et ne savent pas qu’il existe des traitements efficaces. L’information juste et accessible est une nécessité de santé publique. La honte, parce qu’elle tue, pas métaphoriquement ; elle retarde le recours aux soins, elle aggrave le pronostic, elle expose aux crises les plus sévères. Une famille qui peut parler ouvertement de la maladie de l’un de ses membres est une famille qui protège ce membre.

Si vous reconnaissez dans ce texte quelqu’un que vous aimez, ou vous-même, ne laissez pas passer ce moment. Consulter un psychiatre n’est pas admettre une défaite ; c’est choisir de comprendre ce qui se passe, et de reprendre la main sur sa propre vie. Il n’est jamais trop tôt pour consulter. Il est parfois trop tard quand on ne l’a pas fait.

Le trouble bipolaire n’est ni un “djinn” déguisé ni une folie à cacher. C’est une maladie psychiatrique, complexe, chronique, qui bouleverse des vies et qui se traite. Ce 30 mars, je veux dire à ceux qui vivent avec cette maladie, souvent dans le silence et la honte : vous n’êtes pas seuls. Ce que vous traversez a un nom ; ce nom ouvre une porte vers des soins, vers une stabilité, vers une vie qui vous ressemble.

Et à leurs familles je dirais : informez-vous, pas pour vous faire peur, mais pour comprendre. La maladie de l’autre devient moins terrifiante quand on sait la nommer. Car nommer, en psychanalyse comme en médecine, c’est symboliser, c’est sortir de l’angoisse brute pour entrer dans le registre du sens. Et un proche informé, chez qui ce qui se passe a du sens, peut parfois ce que les médicaments seuls ne peuvent pas.

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