À Marrakech, les 12 et 13 juin 2026, la Moroccan Association of Dynamic Psychiatry (MADP) et le Cercle Marocain des Neurosciences et des Maladies Psychiatriques (CNAMNP) ont réuni neurologues, psychiatres, psychanalystes et philosophes autour d’une question que ni les algorithmes ni les scanners ne trancheront seuls : que reste-t-il de l’humain dans la médecine de demain ?
Nous partageons un berceau commun
Pour comprendre où nous en sommes aujourd’hui, il faut remonter à la fin du XIXe siècle. À cette époque, neurologie et psychiatrie ne formaient pas encore deux disciplines séparées. Les grands cliniciens de Vienne, de Paris, de Berlin travaillaient avec les mêmes outils, sur les mêmes patients, dans les mêmes services.
Charcot, à la Salpêtrière, étudiait l’hystérie avec les mêmes instruments qu’il utilisait pour les maladies neurologiques. Ses disciples naviguaient librement entre les deux disciplines, parce que la frontière n’existait pas encore.
Parmi eux, un jeune neurologue viennois nommée Sigmund Freud, rentrait de Paris avec une conviction : quelque chose dans la souffrance humaine échappait irréductiblement à la lecture neurologique. C’est ce qui l’a conduit, lui, à s’éloigner de la neurologie; non pas par indifférence, mais parce qu’elle ne pouvait pas seule dire pourquoi tel patient souffrait de cette façon-là, à ce moment-là de sa vie. La psychanalyse est née de cette insatisfaction.
La grande séparation

Elle est longue, progressive, et paradoxalement produite par les succès mêmes de la neurologie. Au XIXe siècle, on ne parlait pas encore de neurologie ni de psychiatrie comme deux disciplines séparées : on parlait des maladies du système nerveux. Une seule désignation, pour un seul dessein : comprendre cet organe énigmatique dont les défaillances produisaient aussi bien la paralysie que la folie. C’est cette unité-là que le XXe siècle a déchirée. Les grands cliniciens travaillaient alors sur les deux rives sans distinction. Charcot observait les hystériques et les hémiplégiques dans le même service. Wernicke décrivait l’aphasie et la psychose dans le même cadre conceptuel. Kraepelin, qui fondera la nosologie psychiatrique moderne, était profondément ancré dans la neurologie de son temps. Et Freud lui-même, avant de s’en éloigner, est neurologue de formation : ses premiers travaux portent sur les ganglions spinaux et sur les aphasies.
La séparation commence avec la spécialisation anatomique. Dès que la neurologie identifie des lésions localisables comme les plaques de démyélinisation, les infarctus, les tumeurs, elle acquiert une légitimité anatomo-clinique que la psychiatrie ne peut pas encore revendiquer. Le neurologue montre quelque chose au microscope ou à l’autopsie; le psychiatre, lui, ne montre rien, il décrit. Cette asymétrie va structurer un siècle de rapports de force.
La psychiatrie, elle, s’est retrouvée face à un choix impossible : se dissoudre dans le modèle biologique ou défendre l’irréductibilité du sujet, de la personne. C’est dans cet écartèlement que la psychanalyse a tenu, non comme système concurrent, mais comme exigence obstinée de ne pas oublier que derrière le symptôme, il y a quelqu’un.
Et quand la chlorpromazine (Largactil) est arrivée en 1952, la séparation est devenue épistémologique. Quand on découvre qu’une molécule modifie radicalement la psychose, la psychiatrie bascule vers un modèle biologique autonome. Elle n’a plus besoin de la neurologie pour se légitimer : elle a ses propres molécules, ses propres cibles, ses propres paradigmes.
L’imagerie cérébrale aurait pu, bien plus tard, tout réunifier. Dans les années 1980-2000, l’essor de l’IRM fonctionnelle a suscité un espoir de convergence : on pensait qu’on allait enfin voir la dépression, voir la schizophrénie, localiser la conscience. Cet espoir a produit une science extraordinaire et des promesses impossibles à tenir. On a cartographié des corrélats, pas des causes.
Cette séparation avait sa logique. Elle a permis des progrès considérables de part et d’autre. Mais elle a produit aussi des mépris réciproques et des occasions manquées. D’un côté, le neuroscientifique qui mesure, localise, quantifie, et finit par ne plus voir que le cerveau. De l’autre, le psychiatre, du moins celui qui n’a pas abandonné la psychopathologie pour le manuel de critères, qui sait que derrière le symptôme il y a un sujet, une histoire, un contexte que ni le scanner ni l’algorithme ne liront jamais. Entre les deux, le patient, cet être irréductiblement entier, attendait qu’on se souvienne de lui. C’est ce moment qu’on oublie trop vite quand on oppose cerveau et parole, biologie et subjectivité. Ces deux traditions ont le même objet : cet être humain qui souffre, et que ni le microscope ni le scanner ne suffisent à tout dire de lui.
Le Maroc n’a pas échappé à cette tension. La MADP et le CNAMNP ont longtemps cheminé chacun de leur côté. Ce congrès est le premier geste officiel d’une reconnaissance mutuelle. Il ne s’agit pas là d’une fusion qui effacerait les différences, mais d’une conversation enfin assumée entre deux langages que la clinique réelle a toujours obligés à coexister.
Cette histoire nous appartient
On cherche parfois du côté de Mai 68 l’acte fondateur du refus des frontières héritées en psychiatrie. Mais le Maroc n’a pas besoin d’emprunter cette généalogie-là. La sienne est plus ancienne et plus proche, bien plus ancienne, même. La médecine arabe classique avec des Ibn Sina, Ibn Rushd, Al-Balkhi n’a jamais connu cette séparation. Elle traitait dans le même cadre la mélancolie et l’épilepsie, la manie et la paralysie, les affections de l’âme et les affections du cerveau. Al-Balkhi, au IXe siècle, décrivait ce que nous appellerions aujourd’hui des troubles anxieux et dépressifs et les traitait à la fois par des moyens corporels et par ce qu’il nommait la parole thérapeutique. C’est en partie par la transmission de ces textes, via Tolède et la Sicile, que la neurologie occidentale s’est constituée. Ce que l’Occident a ensuite séparé, la médecine arabe l’avait maintenu ensemble pendant des siècles. Ce congrès renoue avec cette mémoire-là aussi.
La neurologie et la psychiatrie se sont constituées ici dans le même mouvement, sous le protectorat, dans les mêmes hôpitaux. L’hôpital Cocard de Rabat, devenu Avicenne, a été dès les années 1930 l’un des premiers centres neurologiques du Maghreb. L’hôpital psychiatrique de Berrechid, ouvert en 1920, portait toute la violence de la psychiatrie coloniale, lieu de relégation autant que de soin et restera longtemps le symbole de ce qu’il fallait dépasser.
C’est dans cette même période que de Clérambault, que Lacan appelait son seul maître en psychiatrie, traversait le Maroc comme médecin militaire, y développant une œuvre clinique qui marquera durablement la pensée de Lacan. Et c’est à Casablanca que Laforgue, l’un des fondateurs de la Société psychanalytique de Paris, a créé en 1956 l’Institut de psychanalyse de Casablanca, le premiers du genre sur le continent.
Ce congrès ne renoue pas avec une histoire étrangère. Il renoue avec la sienne.
Ce que l’IA ne peut pas faire
L’intelligence artificielle diagnostique avec une précision qui stupéfie. Elle détecte dans une image radiologique ce que l’œil le plus exercé ne verrait pas. Elle prédit des rechutes, corrèle des symptômes, propose des protocoles en croisant des millions de données. Tout cela est réel, ça ne se discute pas. Les neurosciences ont transformé notre compréhension du cerveau au point de rendre pensable ce qui semblait relever de la pure métaphysique : la trace neurobiologique du traumatisme, la plasticité synaptique induite par la psychothérapie, les mécanismes épigénétiques de la transmission transgénérationnelle.
“L’IA ne sait pas accueillir le silence d’un homme qui pleure pour la première fois à cinquante ans”
Mais l’IA ne sait pas pourquoi ce patient-là, à ce moment-là de sa vie, dans cette culture-là, avec cette histoire familiale-là, s’est résolu, à son insu, à tomber malade plutôt que de se séparer, à déprimer plutôt que de se révolter, à somatiser plutôt que de décompenser. Elle ne sait pas accueillir le silence d’un homme qui pleure pour la première fois à cinquante ans. Elle ne sait pas lire ce que le corps dit quand les mots manquent, ni entendre ce que les mots disent quand ils mentent.
L’IA résout, l’humain questionne. Ce n’est pas une limitation provisoire de la technologie : c’est la définition même du soin. Le patient qui entre dans un cabinet ne vient pas avec un problème bien posé. Il vient avec une vie en désordre, traversée de contradictions, habitée de silences qui en disent plus long que les symptômes. Le travail clinique commence exactement là où l’algorithme achoppe : dans l’écoute de ce qui résiste à la codification.
Un rendez-vous marocain
“Le Maroc est un pays où la souffrance psychique porte encore trop souvent le masque de la stigmatisation, où les ressources en santé mentale restent insuffisantes face à l’ampleur des besoins”
Que ce congrès se tienne à Marrakech n’est pas un hasard géographique. Le Maroc est un pays où la souffrance psychique porte encore trop souvent le masque de la stigmatisation, où les ressources en santé mentale restent insuffisantes face à l’ampleur des besoins. Mais c’est aussi un pays qui surprend le monde par ses chantiers, ses ambitions, sa capacité à se réinventer dans des délais que personne n’anticipait. Ce mouvement-là ne peut pas s’arrêter aux portes de la psychiatrie. Réunir ici la MADP, le CNAMNP, avec l’appui de la FNSM et de l’hôpital psychiatrique Ibn Nafiss, autour de l’avenir de la pratique clinique, vue sous un angle singulier, c’est affirmer que prendre soin du cerveau et de la psyché fait partie des chantiers prioritaires de ce pays et non pas un luxe à remettre à plus tard, et c’est cela que nous voulons.
Par contre nous ne voulons pas une psychiatrie réduite à la gestion des symptômes par des protocoles standardisés, fût-ce au nom de l’efficience. Nous ne voulons pas une psychanalyse repliée sur ses certitudes, indifférente aux apports des neurosciences. Ce que nous souhaitons, c’est une pratique du soin vivante, rigoureuse et humble, qui sait que le cerveau est le substrat de la pensée sans que la pensée s’y réduise, que la molécule agit sans que l’histoire disparaisse, et que soigner un être humain ne se réduit jamais à le réparer.
Ce qui se joue ici n’appartient pas seulement à la médecine. C’est un choix de civilisation : décider que l’humain, même à l’ère des algorithmes, ne peut être réductible à ses données.
