[Tribune] Réforme de la santé au Maroc : 2026, l’année du test

En 2026, le système de santé marocain se trouve à un moment charnière de son histoire. Jamais les réformes n’ont été aussi ambitieuses, jamais les attentes des citoyens n’ont été aussi élevées.

Par

L'Hôpital universitaire international Mohammed VI de Rabat. Crédit: Rachid Tniouni/TelQuel

Entre généralisation de la couverture médicale, modernisation des infrastructures et transformation de la gouvernance sanitaire, le Maroc s’engage dans une mutation profonde de son modèle de santé. Et l’année 2026 pourrait marquer le moment où la transformation annoncée du système de santé commencera réellement à se mesurer sur le terrain.

Une réforme structurelle historique

Dr Ali Taleb FarhatCrédit: DR

La réforme engagée ces dernières années constitue sans doute la transformation la plus importante du système de santé marocain depuis plusieurs décennies. Son objectif est clair : construire un système moderne capable d’assurer un accès équitable aux soins pour l’ensemble de la population.

La généralisation de l’Assurance maladie obligatoire (AMO), pierre angulaire de cette réforme, vise à permettre à des millions de Marocains supplémentaires d’accéder à une couverture médicale, avec l’ambition d’atteindre la couverture sanitaire universelle à l’horizon 2030.

Parallèlement, plusieurs chantiers structurants ont été lancés :

● modernisation et construction d’infrastructures hospitalières

● digitalisation progressive du système de santé

● réorganisation de la gouvernance sanitaire

● développement de partenariats public-privé dans l’offre de soins

Au cours des dernières années, le gouvernement a également posé plusieurs jalons importants dans la transformation du système de santé marocain. L’adoption de la loi-cadre relative au système national de santé a permis de redéfinir l’architecture globale de la réforme et d’initier une modernisation profonde de la gouvernance sanitaire.

Dans ce cadre, de nouvelles institutions structurantes ont vu le jour, notamment la Haute autorité de santé, chargée de renforcer l’évaluation et la qualité des soins, l’Agence marocaine du médicament et des produits de santé, destinée à améliorer la régulation du marché pharmaceutique et la souveraineté sanitaire, ainsi que l’Agence marocaine du sang et de ses dérivés, appelée à moderniser et sécuriser la chaîne transfusionnelle.

Parallèlement, un effort d’investissement significatif a été engagé pour corriger les déséquilibres territoriaux à travers la construction de nouveaux centres hospitaliers universitaires à Rabat, Errachidia, Béni Mellal, Laâyoune, et l’ouverture de ceux de Tanger et d’Agadir, qui permettront à terme de renforcer l’offre de soins spécialisés et la formation médicale dans des régions longtemps sous-dotées.

La réforme s’est également accompagnée de mesures en faveur des ressources humaines de santé, avec la revalorisation salariale de plus de 50.000 médecins, infirmiers et professionnels paramédicaux, ainsi qu’une augmentation de la rémunération des médecins résidents, signe d’une volonté de rendre les carrières hospitalières plus attractives et de mieux reconnaître l’engagement quotidien des soignants.

Ces avancées constituent des fondations importantes. Mais comme toute réforme systémique, leur véritable réussite se mesurera désormais à leur capacité à transformer concrètement l’expérience des patients et les conditions de travail des professionnels de santé sur le terrain.

La réalité du terrain : tensions et déséquilibres

Pourtant, malgré ces avancées, les professionnels de santé constatent chaque jour les limites du système actuel. Le premier défi reste celui des ressources humaines. Le Maroc souffre encore d’une pénurie importante de médecins, d’infirmiers et de personnels paramédicaux, avec une densité d’agents de santé nettement inférieure aux standards internationaux.

Cette pénurie se double d’un autre problème majeur : la répartition territoriale inégale des professionnels et des infrastructures. Les grandes villes concentrent les moyens, tandis que de nombreuses régions rurales ou périphériques restent sous-dotées. Dans les hôpitaux publics, les équipes travaillent souvent sous pression : afflux massif de patients, manque de matériel dans certains cas, infrastructures parfois vieillissantes.

Cette situation alimente un sentiment de défiance d’une partie de la population envers l’hôpital public et renforce la perception persistante d’un système de santé « à deux vitesses » entre secteur public et privé.

Le test de la territorialisation : des structures aux résultats

En ce début d’année 2026, la mise en œuvre des Groupements sanitaires territoriaux (GST) constitue le véritable test de la réforme. Si l’intention de décentraliser la gestion est louable, des questions cruciales demeurent : ces groupements disposent-ils réellement de l’autonomie nécessaire pour corriger les disparités locales et adapter l’offre de soins aux réalités de chaque territoire ?

“Sans une interopérabilité totale entre le petit dispensaire rural et le CHU de pointe, la continuité des soins risque de rester, pour beaucoup de praticiens, un concept encore théorique”

Dr Ali Taleb Fahrat, médecin, cofondateur de l’Observatoire de la santé marocaine

Parallèlement, la digitalisation du système de santé, notamment à travers le Dossier médical partagé (DMP), est censée fluidifier le parcours du patient et améliorer la coordination entre les structures de soins. Pourtant, sans une interopérabilité totale entre le petit dispensaire rural et le CHU de pointe, la continuité des soins risque de rester, pour beaucoup de praticiens, un concept encore théorique.

Enfin, malgré les efforts de recrutement et l’augmentation progressive des capacités de formation, la fuite des compétences médicales vers l’étranger demeure une plaie ouverte. Elle pose une question centrale : les incitations financières sont-elles suffisantes pour stabiliser les effectifs face à une concurrence internationale de plus en plus attractive pour les professionnels de santé marocains ?

Les défis des prochaines années

Trois défis structurants détermineront l’avenir du système de santé marocain.

1. Valoriser les ressources humaines de santé

La réussite de la réforme dépendra largement de la capacité du pays à former, recruter et retenir davantage de professionnels. Cela implique :

● une amélioration drastique des conditions de travail

● une meilleure rémunération basée notamment sur la performance à travers des indicateurs fiables

● des perspectives de carrière plus attractives

● et une reconnaissance réelle du rôle des professionnels de santé dans la gouvernance du système.

2. Réduire les inégalités territoriales

Garantir l’accès aux soins dans toutes les régions nécessite un renforcement des soins de santé primaires, une politique d’incitation à l’installation dans les zones sous-dotées et un développement ambitieux de la télémédecine. La territorialisation de la gouvernance sanitaire ne pourra réussir que si les structures locales disposent réellement des moyens humains, techniques et budgétaires pour agir.

3. Assurer la soutenabilité financière du système

La généralisation de la couverture médicale est une avancée sociale majeure, mais elle place la CNSS devant un défi considérable. Le basculement total de l’ancien RAMED vers l’AMO Tadamon soulève des interrogations sur les capacités de financement à long terme du système. La maîtrise des coûts et la régulation du secteur privé seront indispensables.

Mais au-delà de ces mesures, il devient urgent de réfléchir à de nouveaux mécanismes de solidarité, voire à une fiscalité dédiée à la santé, afin d’éviter que le déficit technique ne fragilise l’ensemble de l’édifice social construit autour de la généralisation de la couverture médicale.

Le virage nécessaire vers la prévention

“Un système de santé moderne ne peut se contenter d’être uniquement curatif. (…) Réussir la réforme, c’est aussi placer la médecine préventive et donc la médecine de famille au cœur du dispositif”

Dr Ali Taleb Fahrat, médecin, cofondateur de l’Observatoire de la santé marocaine

Un système de santé moderne ne peut se contenter d’être uniquement curatif. En 2026, le poids des maladies chroniques — diabète, hypertension, cancers — pèse lourdement sur les budgets de santé et sur la qualité de vie des citoyens. Réussir la réforme, c’est aussi placer la médecine préventive et donc la médecine de famille au cœur du dispositif.

Investir massivement dans le dépistage précoce, la promotion de modes de vie sains et l’éducation sanitaire n’est pas une dépense supplémentaire : c’est le seul moyen de garantir la viabilité de notre modèle pour les générations futures.

Une opportunité historique pour repenser la santé

Malgré les difficultés, le Maroc dispose aujourd’hui d’une opportunité unique. Rarement dans l’histoire du pays la santé n’a occupé une place aussi centrale dans l’agenda politique et social. Si les réformes engagées parviennent à s’ancrer durablement dans la réalité du terrain — en impliquant davantage les professionnels de santé, les collectivités territoriales et le secteur privé — elles pourraient transformer profondément l’accès aux soins dans le Royaume.

La santé n’est pas seulement un service public. Elle est un facteur de justice sociale, de développement économique et de cohésion nationale. En 2026, le défi n’est plus seulement de réformer le système de santé marocain. Il est de réussir collectivement cette refonte.

———————————————————-

Ali Taleb Farhat est médecin, cofondateur de l’Observatoire de la santé marocaine, un think tank dédié à la réflexion et aux propositions sur les politiques de santé au Maroc. Acteur engagé de la société civile, il intervient régulièrement dans des émissions de radio ainsi que dans la presse écrite sur les questions liées au système de santé. Il est également co-auteur du Livre blanc sur la Haute Autorité de Santé et ancien membre de la Commission mixte nationale de réforme des études médicales.

à lire aussi