Cette page a été écrite au petit matin, autant dire en situation d’urgence. Chaque phrase qu’elle contient est emplie d’une conviction absolue, chaque mot est une certitude. Soyez attentifs. Zakaria Boualem souhaite s’adresser à nos responsables, car l’heure est grave, c’est le cas de le dire. A la ligne – laissez cette indication porteuse d’une emphase inattendue.
Chers messieurs, propriétaires du MarocModerne. Vous le savez, nous sommes depuis quelques années pleins de bienveillance à votre égard. Nous ne demandons pas grand-chose, en vérité. Regardez, pour le foot : personne ne vous a réclamé la moindre explication sur les étranges raisons qui vous ont poussés à construire quatre stades à Rabat, par exemple, et rares sont les voix qui s’étonnent que le grand stade de Casablanca ne soit pas à Casablanca.
Pareil pour l’économie : ils sont très peu parmi nous à remettre en cause notre étrange système de redistribution des richesses. Ce n’est pas parce qu’il est satisfaisant, mais, au contraire, parce qu’il est tellement injuste qu’on a l’esprit trop absorbé à le contourner pour geindre.
“Cette heure ajoutée force nos enfants à braver l’obscurité, précipite nos travailleurs et nos travailleuses dans des ruelles sinistres, et nous éloigne du rythme naturel, celui du soleil”
Certes, il s’est trouvé quelques jeunes écervelés qui, il y a des mois, ont jugé utile d’exprimer leur courroux, mais, hamdoullah, ils sont vite revenus à la raison. Autrement dit, vous avez, chers dirigeants, réussi à nous convaincre que toute agitation est vaine, voire porteuse de grands tracas, Dieu nous en préserve. Cette longue introduction est là pour vous signaler à quel point nous sommes raisonnables. Voilà pourquoi, si nous osons aujourd’hui réclamer – on ose à peine écrire ce mot – quelque chose, c’est qu’on imagine pouvoir être entendus. A la ligne, pour les mêmes raisons.
Serait-il donc possible – il est temps d’en venir au sujet – de nous laisser vivre avec l’horaire actuel ? Il serait fastidieux de décrire les méfaits de cette heure ajoutée le reste de l’année. Elle force nos enfants à braver l’obscurité, elle nous jette dans les bras du froid matinal, précipite nos travailleurs et nos travailleuses dans des ruelles sinistres, et nous éloigne du rythme naturel, celui du soleil.
“Le plus grand mystère règne sur l’identité du bénéficiaire de cet horaire, tout comme la nature des avantages douteux qu’il tire de cette heure diabolique”
Tout cela vous le savez, mais, de notre côté, nous ignorons pourquoi vous vous acharnez à nous pourrir la vie, excusez l’expression. Certes, il est possible que le bien-être des Marocains passe après des enjeux plus importants, probablement économiques, puisque nous vivons dans un monde marchand. Le plus grand mystère règne sur l’identité du bénéficiaire de cet horaire, tout comme la nature des avantages douteux qu’il tire de cette heure diabolique, mais je peux vous assurer qu’il ne vit pas avec nous.
Par ailleurs, il ne vous aura pas échappé que les Marocains sont très énervés. Je ne sais pas si c’est à cause de la panenka affreuse, de l’inflation ou du dernier album de chansons patriotiques horribles, mais le fait est là : nous avons besoin de sérénité. Voilà pourquoi cette décision est importante. Nous nous engageons, c’est important, à ne pas considérer un accord de votre part comme un aveu de faiblesse. Nous n’en profiterons pas pour réclamer quoi que ce soit de plus, du genre politique, Dieu nous en garde.
Nous avons, vous l’avez compris, bien assimilé notre statut de locataires et les contraintes qu’il implique. Vous pouvez donc, chers dirigeants, lâcher du lest sur ce point, sans risque, et merci. Sur ce, chers dirigeants du MarocModerne, je vous souhaite un ramadan des plus joyeux, un mois serein, spirituel et paisible, et je me souhaite à moi que cette requête ne se trouve pas engloutie par la vague de votre indifférence.
