En moins d’une semaine, deux drames ont endeuillé le Maroc : l’effondrement de deux bâtiments à Fès, qui a tué 22 personnes, puis les crues et intempéries meurtrières à Safi, qui ont fait 37 victimes. Ces deux événements peuvent paraître déconnectés, sans aucun lien commun. Pourtant, il y a fort à parier que derrière les tragédies de Fès et de Safi, on retrouve les mêmes coupables : la défaillance de la gestion publique, l’irresponsabilité politique et un mépris flagrant pour la sécurité et la vie des Marocains.
L’impression suscitée par la succession de ce genre d’événements est cruelle : il ne s’agit que de miséreux, dont on fera semblant de pleurer le sort avant de passer à autre chose. Les réseaux sociaux s’agiteront quelques jours, des commentateurs s’offusqueront, deux ou trois députés pesteront au parlement, et tout sera vite oublié. Mais, finalement, à quoi servent nos indignations collectives ? Quel est le résultat des sonnettes d’alarme tirées, des récriminations citoyennes et des critiques sincères qui pointent les dysfonctionnements ? Aucun.
“Aucun responsable ne démissionne, les enquêtes s’ouvrent pour ne jamais se clore, et nous sommes les champions du monde des rapports qui ne débouchent sur aucune action”
Nous vivons dans un pays où il ne se passe rien. Aucun responsable ne démissionne, les enquêtes s’ouvrent pour ne jamais se clore, et nous sommes les champions du monde des rapports qui ne débouchent sur aucune action. Le Maroc devrait penser à aménager un cimetière des rapports, qui jouxterait le mausolée des commissions et le sanctuaire des instances et des conseils qui ne servent à rien.
Prenons juste pour illustration ce qui s’est passé ces derniers mois : des milliers de jeunes dans les rues demandant le départ du Chef du gouvernement, une accusation de délit d’initié engageant le ministre de l’Éducation nationale, un ministre de la Justice soupçonné de fraude fiscale, un scandale au sein de l’instance censée gérer les affaires de la presse, des maisons qui s’effondrent sur leurs habitants, une rivière qui ravage le centre historique d’une ville… Et pourtant, aucune conséquence. Rien ! Comme dans le film Un jour sans fin, on se réveille le lendemain avec les mêmes acteurs et le même décor, dans l’attente de nouveaux scandales et drames à commenter.
Cette situation délétère finira par désarmer les plus optimistes d’entre nous. Elle distille un sentiment de résignation, d’accablement et de désintérêt pour la chose publique. Les forces de l’argent facile, de la corruption et de la prédation l’ont emporté, et les digues ont cédé devant leur puissance. Ces forces, qui détruisent tout lien de confiance envers l’État et les institutions publiques, nous narguent et nous fixent avec le sourire narquois de celui qui n’a rien à craindre.
Nous assistons à une période de normalisation de l’impunité, l’irresponsabilité et l’absence de reddition de comptes. Tout ce que le Maroc construit de bien et de louable est aujourd’hui menacé par les colères et les frustrations que nourrissent ces événements, systématiquement sans conséquence. Nous avons eu un signal d’alarme, il y a quelques mois, avec des morts dans les rues, mais comme des somnambules, on est passés à autre chose, avec la même insouciance. Car il ne se passe rien dans ce pays.
