Les jeunes n’ont pas renoncé, eux. Ils ont du mal à comprendre qu’on se mette à construire une salle de hockey sur glace sans leur expliquer pourquoi. Avec cette initiative, nous naviguons entre la blague, la provocation et le ridicule
Vous le savez, notre paisible contrée est secouée depuis ce week-end par un vent de protestation énergique produit par notre brave jeunesse. Pour aller vite, et puisque vous connaissez déjà la situation, disons qu’ils sont nombreux à avoir investi la rue pour protester contre l’état du pays, réclamant dans la foulée un petit effort pour qu’on les accueille chez eux dans de meilleures conditions. Zakaria Boualem a beaucoup de choses à dire à ce sujet, il faut donc aller directement au cœur de l’affaire, sans plus de simagrées.
Les jeunes se plaignent, en gros, de la privatisation de leur pays. Ils constatent qu’un gouvernement privé privatise la santé, l’éducation, et malgré les dizaines de plans de redressement, les projets de réforme, malgré les commissions penchées et les feuilles de route, rien ne semble indiquer une remontada dans ces secteurs sinistrés.
La première chose qu’il faut noter, c’est que personne, chez nous, ne remet en cause ce constat. Contrairement à ce qui s’était passé lors du 20 février (2011), les soutiens pleuvent de partout pour appuyer les revendications des jeunes, jugées légitimes. Des footballeurs, des artistes, des journalistes se sont donc joints à la cohorte des protestataires, voilà une grande nouveauté.
“Depuis plusieurs années, les Marocains sont silencieux : ils ne débattent plus, votent à peine, protestent encore moins”
Face à cette mobilisation, le MarocModerne, mu par le principe qui veut que celui qui n’a qu’un marteau prend tous ses problèmes pour des clous, a sorti l’antique zerouata et la technique du “sortage des yeux”. L’enthousiasme déployé ce week-end pour réprimer la parole avait quelque chose de grotesque, et même un peu vain, à l’heure de la toute-puissance du numérique. Du coup, la tension grimpe. Mais il faut les comprendre, après tout. Depuis plusieurs années, les Marocains sont silencieux : ils ne débattent plus, votent à peine, protestent encore moins. Alors, nos responsables ont pensé qu’ils étaient satisfaits de leur sort de locataires. C’était une erreur : ils étaient juste écrasés par leur quotidien, asphyxiés par les traites, malmenés par les hausses de prix.
Et c’est bien la raison pour laquelle ce sont les plus jeunes qui se sont réveillés. Ils n’ont pas renoncé, eux. Leur regard neuf n’a pas encore été voilé par la fréquentation quotidienne de l’arbitraire, éteint par l’accumulation des défaites. Ils ont du mal à comprendre, les bougres, qu’on se mette à construire une salle de hockey sur glace sans leur expliquer pourquoi. Zakaria Boualem non plus, d’ailleurs. Attention, on ne parle pas de les consulter, juste de leur expliquer la démarche qui consiste à se mettre, soudain, à investir dans un sport dont personne ne connaît les règles ici. Avec cette initiative, nous naviguons entre la blague, la provocation et le ridicule. Et ne venez pas imaginer une vocation olympique à Rabat, s’il vous plaît, puisque le hockey fait partie des JO d’hiver.
Pourtant, ce qu’il se passe était prévisible. Le Guercifi est bien conscient qu’il se répète, mais il faut rappeler que le football, seul, ne peut servir de projet de société, surtout lorsqu’il exclut le peuple (un exploit !), et que la seule image du pays à l’étranger ne peut servir de moteur à notre action gouvernementale. Ils ont politisé le football, et maintenant ils sont face à la plus grande puissance politique du pays : les ultras. Voilà pourquoi le Boualem se risque à un conseil, un souhait, un espoir, une prière même : que ces revendications soient prises au sérieux, et que s’ouvre l’ère des réformes pour fermer celle de la cosmétique. Et merci.
