Le bruit qui court

Par Yassine Majdi

Juillet 2025. Les habitants d’Aït Bouguemez entament leur marche pour la dignité. Près d’un millier d’habitants se dirigent vers Azilal pour réclamer l’essentiel : un médecin, des routes, un réseau mobile. Quelques jours plus tard, le roi Mohammed VI tranche dans son discours du trône : “Il n’y a pas de place, ni aujourd’hui ni demain, pour un Maroc avançant à deux vitesses”.

Les habitants interrogent moins les moyens que la méthode. L’État sait construire, il doit apprendre à co-construire

Yassine Majdi

Message reçu ? Peut-être. Cette mobilisation révèle la nécessité d’une réforme. Les chiffres gouvernementaux témoignent certes d’une machine publique efficace dans le Haouz : des milliards investis, des infrastructures livrées, des programmes lancés… Mais l’écart reste palpable entre bilans officiels et réalité vécue. Les habitants interrogent moins les moyens que la méthode. L’État sait construire, il doit apprendre à co-construire. La “Marche de la dignité” révèle les limites du tout-centralisé. Entre KPI (indicateurs de performance) ministériels et besoins sur le terrain, un fossé persiste.

Les revendications dessinent la méthode. À Aït Bouguemez, les habitants ne demandent pas l’impossible. Leurs doléances pointent vers une évidence : le développement territorial passe par la participation des populations concernées. Le récent rapport du HCP le confirme : il faut “développer des méthodes de co-construction qui rapprochent l’action publique des réalités vécues”.

L’État sait construire, mais peine à gérer l’humain. C’est là qu’intervient la délégation. L’État l’a expérimentée avec succès : la Fondation marocaine du préscolaire gère près de 25.000 classes sous délégation, la Fondation Zakoura opère depuis 1997 en milieu rural. Ces modèles marchent parce qu’ils combinent financement public et adaptation locale. Pourquoi ne pas penser à un cercle de responsables locaux et élus qui contractualise avec des opérateurs terrain, mesure, ajuste en continu ?

Les données doivent circuler comme l’eau. Tableau de bord public par commune : dossiers traités, délais moyens, taux de satisfaction… Pas des rapports annuels, mais des indicateurs en temps réel. Le numérique peut aussi raccourcir les distances : identifiant unique, démarches sur mobile, paiements directs pour les non-bancarisés via une application dédiée comme Pix au Brésil. Avec des médiateurs territoriaux dotés de pouvoirs réels.

La clé : l’agilité institutionnelle. Combiner souplesse d’adaptation, intelligence collective et transparence des résultats. Car la leçon d’Aït Bouguemez s’étend à une région. Le 8 septembre, des manifestants venus d’autres zones du Haouz scandaient devant le parlement les mêmes mots : “Justice territoriale”. Les montagnes parlent. Reste à inventer la grammaire pour éviter qu’elles ne crient.