Ouahbi, l’outrance comme défense

Par Abdellah Tourabi

Le roi Louis XIV répétait souvent qu’“il est malaisé de parler beaucoup sans dire quelque chose de trop”, et notre ministre de la Justice en est la parfaite incarnation. En ces temps où l’on reproche aux ministres marocains leur mutisme et leur absence de communication, Abdellatif Ouahbi est un contre-exemple frappant, péchant par une parole excessive. Que ce soit dans les médias ou au parlement, ses propos contiennent toujours ce quelque chose d’outrancier et de superflu.

Ses dernières sorties médiatiques illustrent ce travers. Pendant une semaine, il a tenté de mettre au clair la nature d’une transaction immobilière : il a fait don à son épouse d’un terrain de villa à Rabat, qu’il a évalué dans sa déclaration administrative à 1 million de dirhams, alors que le prêt bancaire pour l’acquisition du bien s’élevait à 11 millions de dirhams, remboursés en quatre ans. Un soupçon d’évasion fiscale plane donc sur cette affaire, et Abdellatif  Ouahbi a choisi d’en parler publiquement. Mais au lieu d’une explication calme et sereine, étayée par des documents et des faits, sa démonstration a été marquée par la confusion, l’agressivité et la provocation. Selon lui, cette affaire est strictement personnelle, et ceux qui la diffusent ne sont qu’une “cinquième colonne” visant à déstabiliser le pays. Rien que ça !

Faire du “business” ou acquérir des biens, en plein exercice d’un mandat public, est perçu comme une affaire privée qui ne regarde personne : lorsque des questions sont posées, la réponse est souvent un arrogant “chkoun nta ?”

Abdellah Tourabi

Au-delà de la polémique et des réactions diverses, “l’affaire Ouahbi” nous éclaire sur les travers de nos institutions et sur une culture politique de plus en plus dominante. On constate une désinvolture croissante face aux questions de transparence, de conflits d’intérêts et d’exemplarité financière de nos responsables politiques. Faire du “business” ou acquérir des biens au Maroc ou à l’étranger, en plein exercice d’un mandat public, est perçu comme une affaire privée qui ne regarde personne et ne devrait donc susciter aucune interrogation. Au contraire, lorsque des questions sont posées, la réponse est souvent un arrogant “chkoun nta ?” (Qui es-tu pour demander ?) ou une accusation de complot et de règlement de comptes. Aziz Akhannouch, par exemple, puissant homme d’affaires présent dans des secteurs stratégiques, mais aussi chef de l’Exécutif, illustre cette confusion et nourrit lui-même les soupçons, même lorsqu’ils ne sont pas fondés.

Nous resterons longtemps plongés dans ce climat de doute et d’ambiguïté tant qu’il n’y aura pas de règles claires définissant les situations compromettantes et illicites, de mécanismes assurant la transparence financière de notre vie publique et d’institutions spécifiquement dédiées à ce besoin. Prenons l’exemple d’un pays que l’on connaît très bien : la France.

C’est loin d’être un modèle parfait en ce qui concerne la moralité des ministres et des élus, mais il existe une institution indépendante chargée de veiller au respect de la probité et de promouvoir l’exemplarité des responsables politiques. La HATVP (Haute autorité pour la transparence de la vie publique) collecte et contrôle les déclarations de patrimoine et aussi d’intérêts de 18.000 personnalités, du président de la république aux maires des petites communes. Ces déclarations, à part des exceptions précisées par la loi, sont accessibles à tout le monde en un seul clic sur le site de la HATVP. On y trouve ouvertement le patrimoine et la liste des intérêts (activités professionnelles, participation à des conseils d’administration…) des responsables publics au début de l’exercice de leur mandat et à la fin.

Au Maroc, l’Instance nationale de la probité, de la prévention et de la lutte contre la corruption (INPPLC) pourrait éventuellement jouer ce rôle, avec un système d’open data, permettant l’accès aux informations en question. La transparence et l’exemplarité seraient nos meilleurs atouts contre toute intrusion ou manipulation, externe ou interne. Elles protègeraient aussi nos responsables publics contre la méfiance, le doute et les accusations non fondées. Alors que le coût de la légèreté et de l’opacité est infiniment plus lourd.

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