[Tribune] La transmission dans les PME familiales marocaines : pourquoi 70% échouent avant la troisième génération

Par Mostafa Mounasser

Moins de 30% des PME familiales marocaines atteignent la troisième génération. Selon Mostafa Mounasser, dirigeant d’entreprise depuis 23 ans au Maroc et en Turquie, l’échec de la transmission n’est presque jamais économique : il est organisationnel. Décryptage.

Il existe au Maroc des entreprises familiales qui ont traversé des décennies, des crises économiques, des changements de régime fiscal et des mutations de marché. Et pourtant, la plupart ne survivent pas au passage de la deuxième à la troisième génération. Ce n’est pas une fatalité économique. C’est une fatalité organisationnelle.

Le chiffre qui dérange

“La transmission échoue rarement pour des raisons financières ou commerciales. Elle échoue parce que personne n’a construit le système qui permettrait à l’entreprise de survivre sans son fondateur”

Mostafa Mousser, fondateur de Maroc Mentor

Selon les études disponibles sur les entreprises familiales en Afrique du Nord, moins de 30% des PME familiales atteignent la troisième génération. Au Maroc, ce chiffre est cohérent avec ce que j’observe sur le terrain depuis 23 ans de direction d’entreprises : la transmission échoue rarement pour des raisons financières ou commerciales. Elle échoue parce que personne n’a construit le système qui permettrait à l’entreprise de survivre sans son fondateur.

Le fondateur est le problème — et personne ne le dit

J’ai accompagné des dirigeants de PME marocaines dont certains ont construit des entreprises remarquables en une génération. Des hommes et des femmes qui ont tout sacrifié pour faire grandir leur affaire. Mais en les observant de l’intérieur, je vois systématiquement le même piège : l’entreprise est construite autour d’une personne, pas autour d’un système.

Le fondateur sait tout. Décide de tout. Connaît tous les clients. Gère tous les conflits. Est présent partout — et donc, remplaçable nulle part.

Quand vient le moment de transmettre, le successeur hérite d’une entreprise dont la valeur réelle est dans la tête du fondateur. Pas dans les process. Pas dans les équipes. Pas dans une organisation qui tourne sans intervention permanente.

La transmission dans les PME familiales marocaines : pourquoi 70% échouent avant la troisième génération.Crédit: DR

La confusion entre autorité et légitimité

Un deuxième facteur aggrave la situation : la confusion entre l’autorité du fondateur et la légitimité du successeur.

Le fondateur transmet le titre. Pas l’autorité. Et l’autorité, dans une PME familiale marocaine, ne se transmet pas par décret. Elle se construit. Elle se mérite. Elle s’installe dans la durée — à condition que le fondateur accepte de reculer réellement, pas seulement formellement.

J’ai vu des fondateurs « passer la main » tout en restant la référence ultime pour chaque décision. Le successeur signe les documents mais consulte le père avant chaque réunion importante. L’entreprise a un nouveau PDG sur le papier. Dans les faits, rien n’a changé. Et quand le fondateur n’est plus là — pour quelque raison que ce soit — le successeur se retrouve seul face à une organisation qui n’a jamais vraiment appris à fonctionner sans le patriarche.

Ce qui manque : une charte, pas un testament

La transmission réussie n’est pas un événement. C’est un processus qui dure entre cinq et dix ans. Elle exige trois éléments que la majorité des PME familiales marocaines n’ont jamais mis en place :

Premièrement, une gouvernance écrite. Qui décide quoi. Avec quels critères. Dans quels délais. Cette clarté évite que chaque décision importante ne devienne un conflit entre la logique familiale et la logique d’entreprise.

Deuxièmement, une préparation active du successeur. Pas dans l’entreprise familiale seulement — mais à l’extérieur. Un successeur qui n’a travaillé que dans l’entreprise de son père ne connaît qu’une façon de faire les choses. Il n’a aucun référentiel pour remettre en question ce qu’il a hérité.

Troisièmement, une charte familiale. Document simple qui définit les règles d’entrée et d’évolution des membres de la famille dans l’entreprise. Pas pour les exclure — pour les protéger. Et pour protéger l’entreprise de la tentation de confondre liens du sang et compétences de direction.

La vraie question

“Une entreprise qui ne peut pas fonctionner sans son fondateur n’est pas une entreprise. C’est un emploi très bien rémunéré”

Mostafa Mounasser, fondateur de Maroc Mentor

Lors de mes sessions avec des dirigeants de PME familiales, je pose toujours la même question : « Si vous disparaissiez demain, votre entreprise tiendrait combien de temps sans vous ? »

La réponse honnête est souvent inconfortable. Mais c’est la seule question qui permet de mesurer le vrai état de préparation à la transmission.

Une entreprise qui ne peut pas fonctionner sans son fondateur n’est pas une entreprise. C’est un emploi très bien rémunéré.

La transmission réussie commence le jour où le fondateur décide de construire quelque chose qui le dépasse — pas quelque chose qui dépend de lui.

Mostafa Mounasser est dirigeant d’entreprise avec plus de 23 ans d’expérience de direction au Maroc et en Turquie (Narova, Prime Estate Istanbul, Attawafok Assurances, Al Mouhassib Consulting). Fondateur de Maroc Mentor, il accompagne les dirigeants de PME marocaines dans leur structuration, leur croissance et leur transformation. Mentor certifié VC4A.

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