[Tribune] Psychiatrie en souffrance et soignants en détresse : lettre ouverte au ministre de la Santé

Par Abdel Majid Safouane

Abdel Majid Safouane, psychologue clinicien hospitalier et psychanalyste, ancien titulaire des Hôpitaux de Paris et du pôle de psychiatrie adulte au sein du Groupement hospitalier de territoire Grand Paris Nord-Est, adresse un plaidoyer pour la santé mentale à Amine Tahraoui, ministre de la Santé.

Monsieur le Ministre,

En tant que praticien de la santé mentale, fort d’une expérience diversifiée dans les secteurs privé, public et associatif entre le Maroc et la France, je suis, comme nombre de mes confrères, le témoin du délabrement inquiétant de la psychiatrie dans notre pays.

Je salue donc votre arrivée au ministère, marquée d’emblée par des décisions audacieuses, rompant avec l’immobilisme d’un système psychiatrique sclérosé. Vous avez symboliquement remis en question une autorité installée, et annoncé un plan de réforme ambitieux.

Au Maroc, des milliers de patients, principalement issus des couches les plus vulnérables, se trouvent privés de soins psychiques dignes, en contradiction flagrante avec les normes de l’OMS

Cependant, permettez-moi d’attirer votre attention sur des carences structurelles encore ignorées, qui maintiennent la psychiatrie dans un modèle largement asilaire, fermé, déconnecté des évolutions contemporaines. Des milliers de patients, principalement ceux issus majoritairement des couches les plus vulnérables, se trouvent privés de soins psychiques dignes, en contradiction flagrante avec les engagements du Royaume et les normes de l’OMS.

Les rapports du CNDH, fondés sur des visites d’inspection, ont documenté des violations graves des droits humains dans ces lieux censés offrir des soins. Cela interpelle d’autant plus que le Maroc ambitionne la justice sociale avec la généralisation de la couverture médicale.

L’accès équitable aux soins psychiques, inscrit dans la Constitution, reste aujourd’hui un objectif lointain, compromis par des retards chroniques dans l’organisation et la prise en charge.

La détresse psychique grandissante, notamment chez les jeunes, est relayée par des enquêtes alarmantes, sans qu’une réponse cohérente ne se dessine

Abdel Majid Safouane

En dehors même des murs des asiles, la situation n’est guère meilleure. La détresse psychique grandissante, notamment chez les jeunes, est relayée par des enquêtes alarmantes, sans qu’une réponse cohérente ne se dessine.

Ayant moi-même travaillé dans les hôpitaux publics en France et participé à des dispositifs d’inclusion avec des programmes spécifiques favorisant l’accès aux soins, j’ai pu mesurer l’impact positif de politiques de soin centrées sur les catégories sociales les plus précaires. Leur absence au Maroc produit une société de plus en plus exposée à des violences devenues banales, sans couverture ni accompagnement adéquats.

Monsieur le Ministre, tout en saluant vos intentions de réforme, je m’étonne de l’absence totale de référence aux psychologues cliniciens dans vos discours. Professionnels essentiels à la santé mentale, leur rôle est pourtant reconnu dans la plupart des pays avancés sur ces questions. Cette omission, préoccupante, témoigne d’un déséquilibre dans la vision du soin, encore dominée par une approche exclusivement médicale et médicamenteuse au coût exorbitant. Cette dernière, en étant en deçà des normes et standards internationaux, avec les ratios exigés et la capacité d’accueil idoine, fait l’impasse sur des alternatives de soins autrement moins coûteuses et plus accessibles.

Aucune politique de santé mentale ne peut réussir sans une refonte sérieuse de la formation : psychiatres insuffisamment formés, personnel soignant en nombre dérisoire, et psychologues sans statut ni encadrement réglementaire. Ce vide entretient la chronicité des troubles, là où il faudrait restaurer l’humain dans le soin aux citoyens vulnérables et à leurs familles en détresse.

Bouya Omar, supposé lieu de miracles où étaient enfermées des personnes atteintes de troubles psychiatriques. En juin 2015, le lieu a été fermé, avec près de 800 malades livrés à leur sort.Crédit: Fadel Senna / AFP

Des alternatives existent. La psychothérapie institutionnelle, la sociothérapie et la médecine communautaire ont fait leurs preuves ailleurs. Ces approches sont plus humaines, plus proches des populations. Leur succès repose sur une collaboration pluridisciplinaire où les psychologues ont toute leur place.

Notre héritage culturel n’est pas étranger à ces approches. Bien avant la psychiatrie moderne, le Maghreb avait développé des formes d’accueil et de soin, souvent fondées sur la parole, la créativité, la solidarité et le sens “naturel” de l’accueil. Ce patrimoine peut nourrir une refondation du soin psychique, à condition de le valoriser plutôt que de l’oublier.

Aujourd’hui, le retrait de l’État face au charlatanisme psychologique moderne est inquiétant

La fermeture brutale de Bouya Omar, sans concertation ni alternative construite, symbolise le manque de vision à long terme. Nous avons peut-être manqué un moment historique pour penser collectivement un tournant psychiatrique, comme la France le fit à la suite des travaux de Michel Foucault et les prolongements cliniques qui ont donné naissance à des lieux de soins célèbres dans le monde, comme la Clinique de La Borde, représentée par le Docteur Jean Oury, Félix Guattari et bien d’autres…

Aujourd’hui, le retrait de l’État face au charlatanisme psychologique moderne est inquiétant. Des formations privées non contrôlées produisent chaque année des centaines de psychologues, sans encadrement, sans stages cliniques valables, ni référentiels clairs. Cela fragilise la profession et nuit aux usagers. Il est urgent de réguler ce secteur.

Votre responsabilité, Monsieur le Ministre, est immense. Mais les moyens d’agir existent : réglementer, former, humaniser. Ce n’est qu’à cette condition que la psychiatrie marocaine pourra redevenir un espace de soin digne, respectueux, et porteur d’espoir pour nos concitoyens les plus vulnérables.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de ma haute considération.

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