Quand on sème le vide, on récolte Jerando

Par Abdellah Tourabi

Il faudrait habiter une autre planète ou être complètement coupé du monde des réseaux sociaux (quelle bénédiction !) pour ne pas être confronté aux vidéos de Hicham Jerando, ce youtubeur marocain vivant au Canada et poursuivi par la justice du royaume pour des accusations de diffamation et d’escroquerie. Vous n’êtes pas intéressé par le contenu de ses vidéos ? Il y aura toujours un proche ou un ami pour vous en envoyer une et vous demander si ce qu’il dit est vrai ou pour vous avertir d’obscurs et maléfiques complots planant au-dessus de la monarchie.

L’arrestation de membres de sa famille, y compris une fillette de 15 ans, pour une affaire de chantage et d’escroquerie, a donné à ce personnage une dimension et un intérêt particuliers. Certains estiment qu’il s’agit d’un escroc, d’un mythomane, qui salit l’image du pays et de ses institutions, mais d’autres (il suffit de jeter un œil sur les milliers de commentaires sous ses vidéos) le considèrent comme un héros, un homme courageux qui ose dénoncer la corruption et dévoiler son étendue dans le pays.

Nos concitoyens ne font pas confiance à la presse marocaine, considérant qu’elle est médiocre, corrompue et pusillanime. Ils préfèrent, hélas, s’orienter vers des “Jerando”

Abdellah Tourabi

Mais de quoi ce personnage est-il le symptôme et que nous apprend-il sur notre époque ? L’intérêt porté à ce youtubeur, ainsi qu’à d’autres comme lui, installés à l’étranger et diffusant un contenu similaire, et le crédit que leur accordent de larges pans de la société marocaine, nous renseignent d’abord sur l’état du journalisme au Maroc. La presse marocaine, dont je fais partie, est frappée d’un discrédit total. Nos concitoyens ne lui font pas confiance et considèrent qu’elle est généralement médiocre, corrompue et pusillanime. Ils préfèrent donc s’orienter vers des “Jerando”, estimant que ces derniers sont capables de leur révéler ce que les médias marocains leur cachent ou n’osent pas leur dire. Quitte à être abreuvés par un flot d’informations invérifiables, d’accusations sans fondement et de théories du complot complètement farfelues.

Cette situation est en partie le résultat d’un processus progressif d’affaiblissement de la presse marocaine et de restriction des espaces d’expression et de liberté. Faut-il rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, les quotidiens et les magazines indépendants dans notre pays publiaient fréquemment des enquêtes sur la corruption, les conflits d’intérêts, les violations des droits de l’homme, l’économie de rente… Les mêmes sujets qui sont aujourd’hui évoqués dans les vidéos de Marocains vivant à l’étranger. Sauf que les enquêtes journalistiques se basaient sur un travail d’investigation et sur des documents fiables, et se faisaient dans le respect de la loi et de la déontologie. Les parties concernées pouvaient toujours y répondre directement ou saisir la justice.

Maintenant, pour faire face aux accusations et au délire d’un youtubeur installé à des milliers de kilomètres, il faudrait déployer une énergie et des ressources considérables, au Maroc et à l’étranger, créer des polémiques inutiles et répondre via d’autres canaux par les insultes et les anathèmes. Un espace de débat, malsain et paranoïaque, a ainsi été créé, où l’on voit des ennemis et des complots partout, où les accusations et la diffamation remplacent les enquêtes sérieuses, les preuves et les arguments contradictoires.

La dégradation de la presse marocaine, en raison de pressions économiques et politiques, l’asphyxie financière de toute tentative d’indépendance, l’achat des plumes et des esprits, l’autocensure, la méfiance envers tout discours critique, même de bonne foi, la fragilité des entreprises de presse (et la liste est encore longue) ont conduit à la situation actuelle et à l’apparition de phénomènes médiatiques comme Jerando et consorts. On imagine mal les citoyens d’un État où il existe une presse forte et indépendante se tourner vers d’autres cieux pour s’informer et se faire une opinion sur les affaires de leur pays. Mais quand on sème le vide, on récolte Jerando !

à lire aussi