Sawt chaâb

Par Karim Boukhari

La vérité vient toujours de la rue. La rue, c’est le réel, le concret, c’est cette espèce de conscience collective qui s’exprime subitement comme un seul homme et dont chaque slogan, chaque revendication, tombent comme un couperet et une sanction définitive. La rue, c’est important, et la moindre des choses est d’en tenir compte. Depuis que le Maroc s’est mis en marche, il y a à peu près trois mois, je retiens un slogan très, très fort, et il est sorti de la rue : “Smaâ Sawt Chaâb”. Traduisez : “Ecoute la voix du peuple”. Cette phrase superbe, qui résonne comme une sommation et un ordre, qui a tout d’un rouleau compresseur, quelque chose qui écrase tout sur son passage, parce qu’elle vient de loin et que plus rien ne peut la réprimer, s’adresse bien entendu aux décideurs de ce pays, et au roi d’abord. Elle est lourde de sens et elle épouse parfaitement les contours du problème marocain. A-t-elle été suffisamment entendue, autrement dit avons-nous déjà pris la peine d’entendre la voix du peuple, de comprendre ce qu’il veut, de l’écouter tout simplement ? Vous connaissez la réponse : c’est non.
Je crois pour ma part que le Mouvement du 20 février ressemble tout à fait à ce chaînon manquant entre le pouvoir et la rue. Les habituels relais, que sont les partis politiques, les ONG ou la presse, ne sont pas vraiment au point. Je ne vais pas noircir le tableau et renvoyer tout le monde dos à dos, mais ces relais présentent beaucoup trop de handicaps (les partis ne sont plus crédibles, les ONG n’ont que leur volontarisme à offrir, la presse ne s’est pas encore débarrassée des problèmes liés à la langue) pour pouvoir durablement et massivement impacter. Le Mouvement du 20 février a surgi comme un champignon sauvage, mais il ressemble bien à une bénédiction. Il est cette voix du petit peuple, il est cette conscience collective qui charrie tant de frustrations cumulées, il est ce corps pluriel qui parle d’une seule voix pour dire l’essentiel : non !
L’erreur serait de juger le Mouvement du 20 février selon une grille objective qui passe au crible tous ses faits et gestes. Le 20 février n’a pas les obligations d’un parti politique ou d’une association normalement constituée. Il n’est pas tenu d’être objectif, raisonnable et patient. Il n’a de limites que celles qu’il s’impose. Il jouit d’une liberté de mouvement et d’une marge de manœuvre proprement phénoménales, et il doit cela à sa nature profonde : il est cette “puce”, cet esprit qui s’installe dans les têtes, qui pousse et qui crie à la révolte. J’ai personnellement mis du temps à le comprendre, mais je crois sincèrement que c’est, là, sa chance, et elle est extraordinaire. Elle peut nous faire du bien.
Objectivement, quand je vois que le 20 février appelle par exemple à la mise en place d’une assemblée constituante (pour réformer la Constitution marocaine), je me dis : “Mais ils sont fous, demander cela revient à certifier qu’il y a vacance de pouvoir, et que le régime touche à sa fin”. Sur un plan plus personnel, je sais pourtant qu’ils ont raison de demander l’impossible, parce que c’est le meilleur moyen de faire monter la pression et d’espérer le maximum. Résultat des courses : je ne les juge pas et je ne leur demande aucun compte, je sais qu’ils expriment un ras-le-bol général que je peux comprendre, je n’oublie pas qu’ils représentent d’abord une formidable force de protestation, et je me dis qu’ils ont raison de donner de la voix parce qu’ils secouent le cocotier et que cela peut être utile.
Je rappelle ces quelques faits parce que les jeunes du 20 février sont en train de vivre une période charnière. Je les vois se radicaliser dans leur démarche (en décidant par exemple, dès le 22 mai, de multiplier les sit-in et les “campings” à travers plusieurs places dans les principales villes du royaume, ce qui aura l’heur d’irriter fortement les autorités marocaines) et je crois qu’ils ont raison. Je pèse mes mots. Laissons le 20 février jouer son rôle, celui, je le répète, d’une vraie force de protestation, de la voix du petit peuple qui dit non et qui pousse, pousse…

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