Le roi n’est pas Dieu

Par Karim Boukhari

Beaucoup se posent la question de savoir où va le Maroc. Ils se demandent si la rue risque de se transformer en champ de bataille. Ils s’interrogent sur la présence, au sein du Mouvement du 20 février ou en périphérie, d’allumés, de gauchistes et de barbus. Ils ne savent plus s’il est plus intelligent de se fier à une majorité silencieuse ou à une minorité (les supporters du 20 février) qui défend une cause juste. Si, en ce qui me concerne, je me garde de livrer mon opinion, c’est que je sais que derrière tous ces questionnements, aussi légitimes soient-ils, se cache une question beaucoup plus importante et à laquelle on devra tôt ou tard trouver une réponse directe. Excusez-moi de vous envoyer la question sans transition : que veut le roi, que pense-t-il de tout cela, quelle est son opinion et quelles sont ses intentions ? Nul ne le sait.
Cette question est pourtant sur toutes les lèvres, elle est au cœur de toutes les conversations, mais elle est souterraine, clandestine, interdite, elle est continuellement distillée en off the record puisqu’elle ne figure sur aucun espace de débat public (journaux, télévision, tables rondes, communication politique) et elle a de ce fait un caractère d’épouvantail qui la rend encore plus problématique. C’est une inconnue qui fait peur. Que veut le roi ? Nous sommes des millions à essayer de le savoir. Nous le voulons, nous le désirons, nous le réclamons, nous sommes convaincus qu’il est indispensable de le savoir, qu’il y va de l’intérêt de ce pays, et qu’il n’est plus possible de faire autrement. Pourtant rien, walou, zéro réponse, nous sommes renvoyés à nos petites leçons, obligés de bricoler avec les éléments et de composer avec l’existant, lesquels sont aussi incertains que contradictoires. Que veut le roi et que pense-t-il ? Pff, débrouillons-nous, dépatouillons-nous pour tenter de le savoir…
Du citoyen lambda au chercheur le plus pointu, nous appliquons à peu près la même méthode pour essayer de comprendre la pensée royale : on tend la première oreille au bruit de la rumeur (il paraît que, je tiens de quelqu’un que) et on écoute de l’autre les discours royaux. J’ouvre ici une parenthèse pour dire, simplement, que l’exercice qui consiste à décrypter un discours royal est aussi périlleux, voire hasardeux, que d’essayer de donner un sens définitif à certaines sourates du Coran. Cela fait des siècles que les plus érudits des savants musulmans essayent de cerner le sens, voire les sens, directs ou insoupçonnés, du texte coranique et ils ne sont toujours pas au bout de leurs peines. Même quand ils s’appuient sur les mêmes référentiels et appliquent les mêmes méthodes de “décryptage”, ils aboutissent à des résultats totalement contradictoires. Est-il possible de lever le doute et les ambiguïtés, et de régler l’affaire une fois pour toutes ? J’en doute, puisque le seul moyen de savoir ce que Dieu veut est de lui poser directement la question…
Le roi n’est pas Dieu mais chef d’Etat. Et le Maroc est en crise. Ce que pense le roi, ce qu’il veut, ce qu’il est, doivent nous être accessibles. Nous sommes en droit de le demander et de l’obtenir. Plus qu’un souhait, c’est une nécessité. Le contexte l’exige. Ce qu’il faut comprendre aujourd’hui, c’est que le seul décryptage des discours royaux ne suffit plus. Quant à l’exercice qui consiste à tendre l’oreille aux supputations du téléphone arabe, il est dangereux. Je refuse que le Maroc de 2011 continue d’avoir, pour seule politique, ce que Abbas El Fassi et tant d’autres appellent “l’application des discours royaux”. Je refuse que le seul moyen que le Marocain, érudit ou même étourdi, dispose pour connaître le sentiment de son chef d’Etat, soit le décryptage de ces mêmes discours. Non.
Je sais que l’on va me répondre qu’il en a toujours été ainsi. Justement, il est temps de changer. Ce qui pouvait passer sous Mohammed V ou Hassan II ne peut plus passer sous Mohammed VI. Dans un Maroc en mouvement, où les vecteurs de communication sont en train d’exploser, et au moment où nous sommes amenés à connaître la pensée de tout le monde, le silence royal pose problème. On connaît l’opinion de tous les décideurs mais pas celle de celui qui les commande. C’est clairement problématique. Et ce n’est pas la “capture” des signaux et l’analyse des mots-clés que peut contenir un discours royal qui risquent de nous tirer d’affaire. Le roi doit parler. Il doit nous parler.

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