La démocratie daba

Par Karim Boukhari

C’est clair comme de l’eau de roche : les indicateurs de la rentrée sont au rouge. Je ne vais pas jouer à Madame Soleil mais il est évident que le scénario le plus probable, dans les semaines à venir, est celui de la crise. Crise politique et sociale, comme on en a pris la mesure tout au long de cette année 2011. Mais aussi crise économique, dont les effets pourraient être beaucoup plus dévastateurs que prévu. En résumé, le pire est sans doute à venir parce que la marge d’erreur est réduite alors que l’incertitude liée au double contexte national et international est très importante. Contrairement à d’autres chefs d’Etat arabes, Mohammed VI n’a commis aucune faute directe. On lui concèdera au moins cela. Et heureusement, serait-on tenté de dire. Le chef de l’Etat a eu l’équivalent d’une autoroute bitumée devant lui, il pouvait dérouler et cavaler à son gré, entrant de plain-pied dans l’histoire, la grande, la vraie, il aurait pu nourrir et tenir toutes ces ambitions, il avait une marge dont aucun souverain marocain n’a jamais disposé et, au lieu de cela, il a joué la montre et cherché, avant tout, à absorber la colère de la rue. Le roi a joué petit bras mais, et il s’agit aussi de le reconnaître, il a eu le mérite de ne jamais déraper. Il n’a pas fait de sortie de route, pas vraiment. Ce qu’on lui reproche, très décemment, c’est beaucoup plus “ce qu’il n’a pas fait, ce qu’il n’a pas dit” que ce qu’il a fait ou dit. La nuance est de taille. Les discours du roi n’avaient rien de révolutionnaire et ils n’ont pas tenu toutes leurs promesses, mais comment ne pas lui reconnaître, à lui, l’intelligence de n’avoir jamais pointé une soi-disant “main de l’étranger” ? Comment ne pas remarquer qu’il a évité, dans la foulée, de traiter les manifestants d’agitateurs et d’ennemis de la nation ? Pour Mohammed VI, les discours ont pratiquement fait office de politique. Et ces discours, toujours très mesurés, ont ressemblé à un subtil dosage de prudence et d’anticipation extrêmement raisonnée. C’est bien, mais cela suffit-il à prémunir le royaume des périls qui arrivent à grande vitesse ? Bien sûr que non. Le roi aurait dû et pu se lâcher davantage, en dire plus, parler plus vrai, se montrer plus direct, séduire plus et en faire plus. Il n’a rien fait de tout cela, mais alors pourquoi : est-ce qu’il n’en voulait pas ? Est-ce qu’il n’en avait pas les moyens ?
Ce qui est sûr, c’est que le chef de l’Etat a encore de la marge devant lui et il peut toujours nous surprendre dans le bon sens. C’est du moins ce qu’on lui (et nous) souhaite… A côté de cela, est-ce qu’il a réellement toutes les cartes en main et est-ce que tout ne dépend que de lui et de ses discours, comme on pourrait hâtivement le croire ? Peut-être bien que non. Que se passerait-il demain si les caisses de l’Etat sont vides ? Quels bijoux de famille serait-on tentés de vendre, après Maroc Telecom, la Régie des tabacs et quelques autres joyaux de la couronne ? Peut-on se permettre de céder sans risque des départements aussi stratégiques que le ciel (RAM) ou les phosphates (OCP) ? Sinon, et à défaut de céder ces compagnies, où, quand et comment trouver les liquidités nécessaires pour renflouer les caisses de l’Etat avant que la grogne populaire n’atteigne des seuils incontrôlables ?
Autre incertitude de taille : quel sera le comportement des Marocains lors des élections de novembre prochain ? Imaginez un seul instant qu’ils boudent les urnes et mesurez le camouflet que cela pourrait représenter : pour les politiques, bien sûr, mais aussi et surtout pour le régime, chose que l’on oublie souvent de souligner…
A côté de toutes ces incertitudes (lire en détail le dossier p. 18), il y a aussi le Printemps arabe qui avance et dont le vent finira fatalement par souffler à nos portes. Kadhafi a fini par sauter, Bachar Al Assad l’imitera tôt ou tard, d’autres potentats, de plus en plus proches de nous et pas seulement géographiquement, seront obligés de céder la place. Si le Maroc de Mohammed VI n’est pas prémuni (mais quel régime arabe peut-il se targuer de l’être, sérieusement ?), il a le devoir de jouer la carte de la démocratie maintenant, et clairement. C’est une chance à saisir mais vite, vite, avant qu’il ne soit trop tard.

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