Le Qatar 2022 a tout changé. Depuis, les Lions ne sont plus seulement suivis. Ils sont accompagnés. Crédit: TELQUEL

Capital humain : le public marocain, talisman du projet footballistique du royaume

On parle souvent des joueurs, des stades, des centres de formation, des titres à conquérir et des compétitions à organiser. Mais le football marocain a un autre capital, plus difficile à chiffrer et impossible à acheter : son public. Une passion massive, bruyante, fidèle, parfois impatiente, mais devenue l’un des grands moteurs du projet national.

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Le football, au Maroc, n’a jamais été un simple sport. Il donne le tempo d’une semaine, remplit les cafés, anime les discussions de famille, allume les téléphones, colore les rues, réveille les quartiers, occupe les week-ends et parfois même les silences du lundi matin. En Botola, les stades vivent au rythme des tifos, des chants, des fumigènes, de cette ferveur populaire qui transforme un match en rendez-vous social.

Avec les Lions de l’Atlas, l’histoire prend encore une autre dimension : elle devient nationale. Il y eut pourtant des années plus froides. Les résultats manquaient, bien sûr, mais pas seulement. Les Marocains avaient surtout le sentiment de ne plus se reconnaître totalement dans leur équipe. Comme si le maillot ne racontait plus assez clairement le pays. Comme si l’équipe nationale avançait loin de son peuple, ou trop près de ses blessures.

Depuis une dizaine d’années, ce lien a été retissé. Patience après patience, match après match, émotion après émotion. Les résultats ont évidemment accéléré le mouvement. Le Mondial 2018 a ramené le Maroc sur la scène mondiale. Le Qatar 2022 a tout changé. Depuis, les Lions ne sont plus seulement suivis. Ils sont accompagnés, jusqu’à leur CAN à la maison.

Une passion qui dépasse les tribunes

“J’ai vu des Marocains pleurer après une victoire, pas seulement parce qu’on avait gagné, mais parce qu’on avait attendu ça toute notre vie”

La force du public marocain tient à cette capacité rare : il voyage avec son équipe, même quand il ne prend pas l’avion. Dans les stades, dans les cafés, sur les réseaux sociaux, dans les salons, dans les rues de Casablanca, Rabat, Tanger, Marrakech, Agadir, Ouja… le maillot national circule comme un signe de ralliement. Omar, 40 ans, fait partie de ceux qui ont tout traversé.

Les désillusions, les éliminations qui piquent, les générations que l’on pensait dorées et qui finissaient par laisser des regrets. Au Qatar, il a vécu autre chose. “J’ai vu des Marocains pleurer après une victoire, pas seulement parce qu’on avait gagné, mais parce qu’on avait attendu ça toute notre vie”, raconte-t-il. Pour lui, la demi-finale mondiale n’a pas seulement réparé des années de frustration. Elle a rendu à plusieurs générations le droit de croire en ses rêves.

Anis, né en 1998, a grandi avec une sélection en reconstruction. Il a connu les doutes, mais aussi le retour progressif de la ferveur. “Avant, on supportait le Maroc avec le cœur, mais parfois sans trop savoir à quoi s’accrocher. Aujourd’hui, il y a une équipe, un projet, des joueurs qui donnent tout. Tu peux perdre, mais tu sens que le maillot est respecté.”

C’est peut-être cela, le grand changement. Le Marocain n’a jamais demandé que des victoires. Il a d’abord demandé du respect. Respecter le maillot, respecter le public, respecter l’effort, respecter l’histoire. Quand cette base est là, la passion suit. Et quand les résultats arrivent, elle explose.

La passion, un argument d’organisation

Le public marocain est un avantage, mais il n’est pas une décoration. Il pousse, il porte, il remplit, il voyage, il chante, il envahit parfois les villes hôtes avec cette énergie que beaucoup de sélections aimeraient avoir. Au Qatar, les supporters marocains ont donné au Mondial l’une de ses bandes-son les plus puissantes. Dans les tribunes, l’hymne national était repris comme un cri de famille. Dans les rues de Doha, les drapeaux se mélangeaient aux chants, aux youyous, aux embrassades, aux prières murmurées avant les tirs au but.

Hamza, né en 1994, a vécu ce Mondial comme un résumé de son histoire de supporter. Assez âgé pour avoir connu les déceptions, assez jeune pour profiter pleinement de la nouvelle ère. “Le Qatar, c’était comme si toutes les générations de supporters se retrouvaient au même endroit. Les anciens qui n’en revenaient pas, les jeunes qui criaient comme si c’était normal, les familles, les femmes, les enfants, tout le monde. Tu avais l’impression que le Maroc jouait à domicile partout.”

Cette énergie, le Maroc ne l’a pas seulement offerte aux Lions. Lors de la CAN organisée à domicile, elle s’est étendue à toute la compétition. Le public marocain n’a pas seulement poussé les Lions jusqu’au bout. Il a aussi rempli les autres stades, suivi les autres groupes, applaudi d’autres sélections, porté le tournoi au-delà du seul parcours national. Par passion du football, mais aussi par culture de l’événement. On venait aussi vivre la CAN.

Les supporters de l’équipe nationale lors du match amical face au Cap-Vert le 12 juin 2023 à Rabat.Crédit: Rachid Tniouni/TelQuel

Cette présence massive pour la quasi-totalité des matchs a contribué à faire de l’édition marocaine une compétition record en matière d’affluence. Elle a surtout rappelé une évidence : le pays ne possède pas seulement des infrastructures capables d’accueillir les grandes compétitions. Il possède aussi le peuple capable de les faire vibrer.

C’est là que la passion devient un argument d’organisation. Dans un football moderne où l’image des tribunes compte presque autant que celle de la pelouse, le Maroc a montré que sa ferveur pouvait devenir un atout stratégique.

Cette ferveur crée une force immense. Elle crée aussi une pression. Mais cette pression est aussi un privilège. Elle signifie que le football national compte. Qu’il rassemble. Qu’il occupe une place que peu d’institutions peuvent encore revendiquer. Une source fédérale le résume ainsi : “Notre rôle est d’appliquer les Hautes orientations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, en faisant du football un levier de joie, d’inspiration et de fierté pour les Marocains. Les joueurs donnent du sens à ce projet par leur engagement, et le public lui donne une âme par son amour.”

Le soutien populaire comme force structurelle

Moi, j’ai grandi avec une équipe qui fait rêver”

Aya, 20 ans

À mesure que l’équipe nationale grandit, son public se transforme aussi. Les réseaux sociaux ont changé l’échelle de la passion. Un match des Lions n’est plus seulement un événement télévisé. C’est une séquence totale : compositions commentées en direct, vidéos des joueurs à l’entraînement, coulisses partagées, débats tactiques, extraits viraux, réactions de diaspora, célébrations filmées depuis tous les continents. Le Maroc du football vit partout, en même temps.

Aya, 20 ans, fait partie de cette génération qui n’a presque connu que les beaux jours. Pour elle, les Lions de l’Atlas sont d’abord ceux du Qatar, des images de fête, des familles rassemblées, des exploits contre l’Espagne et le Portugal. “Moi, j’ai grandi avec une équipe qui fait rêver. Je sais que les plus grands ont connu des moments durs, mais ma génération a vu le Maroc gagner, être respecté, faire peur. Ça donne envie de suivre encore plus.” Sa phrase dit le basculement.

Pour les plus jeunes, le Maroc n’est plus seulement un pays qui espère exister dans le football mondial. C’est un pays qui y a déjà pris place. Le défi, désormais, est de faire vivre tout ce monde sous le même toit. Les passionnés historiques, les nouveaux supporters, les familles, les jeunes, la diaspora, les enfants du Qatar, les anciens des années de désamour. Tous ne supportent pas de la même manière. Tous n’ont pas le même rapport à la victoire, à la critique, à l’attente. Mais tous se retrouvent autour d’un même besoin : sentir que l’équipe nationale leur appartient un peu.

Ce que le football raconte aussi du pays

“Quand un enfant voit les Lions gagner, quand il voit les Lionnes, les U20, les U17 ou le futsal réussir, il peut se dire : moi aussi je peux devenir champion”

Le football marocain raconte aujourd’hui bien plus que des scores. Il raconte une identité capable de rassembler des parcours différents. Il raconte une diaspora qui ne se vit plus comme une périphérie, mais comme une extension naturelle du pays. Il raconte des familles qui pleurent devant un penalty, des cafés qui tremblent, des places qui se remplissent, des enfants qui découvrent que le Maroc peut battre les plus grands.

Il raconte aussi une nouvelle confiance. Celle d’un public qui a souffert, mais qui voit désormais une équipe se battre avec lui. Celle d’une génération plus jeune qui ne porte pas le même poids de désillusion, et qui grandit avec des images de victoire. Celle d’une Fédération qui sait que les résultats n’ont de sens que s’ils sont partagés par ceux qui les attendent, les vivent et les prolongent.

Les Marocains donnent une dimension unique à ce projet”, poursuit la même source fédérale. “Nous devons les remercier, parce qu’ils portent les équipes nationales partout. Et nous devons remercier les joueurs aussi, parce qu’ils ont compris que rendre heureux les Marocains est une responsabilité. Quand un enfant voit les Lions gagner, quand il voit les Lionnes, les U20, les U17 ou le futsal réussir, il peut se dire : moi aussi je peux devenir champion.”

C’est peut-être là que le public devient un véritable avantage comparatif. Il ne se contente pas d’applaudir les victoires. Il les transforme en mémoire collective. Le public marocain n’est pas seulement le douzième homme. Il est une partie du projet. Et peut-être l’une des raisons pour lesquelles ce projet, au fond, vaut la peine d’être mené.