Dans une enquête encore jamais réalisée, s’étalant sur sept mois, entre décembre 2023 et juin 2024 et portant sur 184 articles rédigés en arabe, en français et en anglais, le Réseau marocain des journalistes des migrations (RMJM) met en lumière le traitement de l’immigration étrangère par les médias marocains et en profite pour faire une piqûre de rappel aux journalistes, quant à leur manière d’aborder la question migratoire.
Des migrations en mutation
L’étude montre comment, à partir des années 2000, le Maroc est passé de lieu de départ vers l’Europe pour de nombreux migrants à un pays, à la fois, de départ mais aussi de transit et d’installation de personnes d’origine étrangère, d’après les données du Recensement 2024.
En 2014, le Royaume avait lancé la Stratégie nationale d’immigration et d’asile (SNIA) avec comme slogan “Globalité, humanité et responsabilité”, dans l’objectif de gérer les flux de migrants réguliers, faciliter leur intégration, lutter contre la traite d’êtres humains et établir un cadre institutionnel dédié à la migration.
Car le Maroc attire l’immigration étrangère, en témoignent les 148 152 personnes résidant dans le pays, d’après les données du Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH 2024). Les profils des immigrés sont divers. La majorité provient d’Afrique subsaharienne, notamment du Sénégal, d’Europe, en particulier des Français et des Espagnols, mais aussi d’Algérie et de Tunisie.
Il reste néanmoins difficile d’évaluer le nombre précis de migrants en situation irrégulière car les études et statistiques à ce sujet manquent. Le ministère de l’Intérieur, rappelle le RMJM, avait estimé le nombre de migrants en situation irrégulière entre 25 000 et 40 000, en grande majorité originaires d’Afrique subsaharienne.
Des discours discriminatoires en hausse
L’étude montre que les propos négrophobes se multiplient ces derniers temps et qu’ils alimentent des tensions entre la population locale et les personnes d’origine étrangère, en raison de leur couleur de peau.
D’après le RMJM, les réseaux sociaux, en particulier le groupe Meta et X, qui ont assoupli leur modération et donc se transforment en véritables caisses de résonance pour les discours haineux et racistes, participent à la détérioration des rapports entre les Marocains et les personnes d’origine étrangère.
Le Réseau dénonce également une campagne qui “importe des éléments de langage du discours raciste occidental vers le Maroc” tels que “grand remplacement”, “invasion démographique” ou encore “colonisation africaine”. Après des discours criminalisant les migrants et leurs défenseurs, le RMJM pointe du doigt le risque d’un passage à l’acte de ces groupuscules, comme en a été victime, en Espagne, la communauté marocaine de Torre Pacheco.
Lutter contre la stigmatisation dans les médias
Le RMJM affirme que les journalistes et les médias ont un rôle à jouer dans la lutte contre cette stigmatisation des immigrés mais que, pour l’instant, le traitement de l’immigration étrangère par les médias nationaux est, pour le moins, perfectible.
L’étude révèle que, en sept mois, seulement 184 contenus, tous médias faisant partie de l’étude et genres journalistiques (brèves, nouvelles détaillées, reportages, interviews, etc.) confondus, abordaient le sujet de l’immigration étrangère au Maroc. 170 contenus ont été publiés dans des journaux électroniques, tandis que 14 l’ont été dans des journaux papiers, ce qui montre une réelle inégalité de traitement selon les supports. Les médias privés traitent plus fréquemment la question migratoire que les médias publics. 72% des contenus journalistiques abordant cette question étaient en arabe, 22% en français et 6% en anglais.
De plus, cette enquête montre que les médias marocains privilégient un traitement non immédiat de la question migratoire car elle est abordée dans une proportion de 89% hors période de pointe contre 11% pendant les crises et les grands événements. Les médias marocains produisent à 90% des contenus purement informatifs lorsqu’il s’agit de traiter de la question migratoire. Ainsi, les journalistes privilégient les brèves, les nouvelles détaillées et les reportages courts, qui se concentrent sur les faits et les chiffres et moins sur les interviews, les enquêtes d’investigation ou le story-feature qui visent à “humaniser le sujet et à rapprocher l’information du public”.
L’approche interprétative ou investigative est donc mise de côté au profit d’un contenu seulement informatif, avec un ton neutre et en abordant le sujet de l’immigration, en majorité, à l’échelle nationale et moins locale ou internationale. Ces sujets sont généralement traités en dehors des heures de grande écoute, limitant la portée de ces contenus à une part réduite de la population. Le RMJM dénonce la faible part des migrants, pourtant premiers concernés, dans les sources des journalistes. Seulement 3% des sources des journalistes sont des migrants, tandis que 35% sont des sources officielles (statistiques, communiqués, lois, etc.) et 13,5% des experts (universitaires, juristes, etc.) lorsqu’il s’agit de traiter de la question migratoire.
L’accent est mis sur la migration irrégulière (72% des contenus journalistiques étudiés contre 3% concernant la migration régulière), contribuant à donner une image criminalisante des immigrés. Les sujets portent davantage sur les aspects de problème et de solution à l’immigration. Les thématiques couvertes par les médias marocains en rapport avec les migrations sont plus souvent la sécurité (28%), les droits humains (17%) et le contrôle des frontières (21%) que la santé (1%), la justice (2%) ou l’économie (1%).
Une amélioration possible
Le RMJM appelle à revoir les méthodes des journalistes lorsqu’il s’agit d’aborder la question migratoire. L’ONG déclare que la mention de l’identité et de l’origine de l’auteur du crime dans un article participe à enraciner les stéréotypes et discours discriminatoires. On note aussi que l’utilisation de certains termes comme le mot harrag ou harraga en darija, désignant les personnes qui tentent de franchir la Méditerranée pour rejoindre l’Europe, sont des outils de stigmatisation sociale.
Enfin, cette étude dénonce la faible représentation des groupes immigrés vulnérables, notamment les mineurs et les femmes. “La présence de la femme migrante dans les médias est un sujet important qui reflète la diversité de la couverture médiatique des questions migratoires, surtout que l’expérience des femmes migrantes diffère de celle des hommes. En général, les femmes migrantes font face à des difficultés supplémentaires liées au genre et à l’identité, telles que la discrimination, la violence basée sur le genre, l’exploitation sexuelle, et d’autres formes d’abus”, alerte l’ONG.
Elle dénonce aussi la répétition par les médias des mêmes narrations sur l’immigration et l’absence d’un véritable média spécialisé dans l’immigration. “La formation des journalistes par des experts et des universitaires sur ces questions migratoires est l’un des moyens d’éviter les dérapages et le sensationnalisme qui fait, certes, vendre la presse, mais nourrit la peur de l’autre”, conclut le RMJM.
