La CAN 2025 devait être un instant de grâce : un tournoi organisé au Maroc, des stades au cordeau, une équipe nationale qui va au bout. Elle l’a été, en partie. Mais la finale perdue face au Sénégal, et surtout ce qui a entouré la rencontre, ont révélé autre chose : un Maroc capable de tenir l’organisation, mais bien moins armé pour tenir le récit. Autour du match, la compétition a pris des allures de procès. Un règlement de comptes symbolique où l’on ne jugeait plus un score, mais un pays.
La politologue Aisha Kadaoui le dit sans détour : la « fraternité » n’est ni un principe fondateur des relations internationales, ni un concept opératoire de la science politique. Elle relève d’un registre discursif, normatif, mobilisé pour la mise en scène diplomatique et la communication stratégique. Dès que les intérêts divergent, ce langage se fissure. La CAN 2025, et plus encore sa finale, ont exposé ce décalage brutal entre le récit de la fraternité africaine et la réalité des rapports de force.
La CAN comme arène politique
“Le football n’est jamais seulement du football : derrière une équipe nationale se trouve une fédération, et derrière la fédération se trouve un État”
Penser que le football réunit mécaniquement les peuples, c’est oublier que le football international n’est jamais seulement du football. « Derrière une équipe nationale se trouve une fédération, et derrière la fédération se trouve un État », rappelle Aisha Kadaoui. À ce niveau, la compétition devient une arène politique à part entière : un espace de projection de puissance, de rivalités régionales, de légitimités internes.
Dans les espaces arabe et africain, l’histoire des relations régionales montre que les États ont fréquemment instrumentalisé les conflits externes pour des objectifs de politique intérieure : consolidation du pouvoir, fabrication d’un ennemi, détournement de l’attention face aux difficultés socio-économiques. La CAN offre alors un terrain idéal : une foule mobilisée, une émotion collective, des symboles nationaux omniprésents. La politique n’a pas à s’inviter sur la pelouse : elle est déjà là.
C’est dans ce cadre que l’acharnement observé contre le Maroc, notamment de la part de l’Algérie, de l’Égypte et du Sénégal, ne peut être réduit à une simple rivalité sportive. Soutenir son équipe relève de la normalité compétitive. S’acharner contre un État révèle des tensions politiques latentes, projetées dans l’arène sportive.
Le rituel, la transe, la catharsis
Le sociologue Mehdi Alioua propose une lecture sociologique complémentaire : la CAN comme grand rituel moderne. Ces rituels, explique-t-il, sont organisés de manière rationnelle, mais ils ouvrent un espace où s’expriment des pulsions profondément irrationnelles. La fête n’est jamais spontanée : elle est codifiée, ritualisée, réinventée en permanence. Et c’est précisément ce cadre qui autorise le débordement.
Le football, et particulièrement la CAN, produit un « effet de catharsis généralisé ». On y « lâche tout » : frustrations sociales, colères politiques, fantasmes de domination, ressentiments historiques. La foule cesse d’être un simple public, elle devient juge, parfois accusatrice. Dans cet état de transe collective, la rationalité du jeu — décisions arbitrales, faits de match, erreurs humaines — devient secondaire, voire inaudible.
Un facteur matériel a amplifié ce phénomène lors de la CAN 2025 : le coût du voyage, des billets –et parfois des visas– a nourri frustrations et fantasmes d’exclusion. Contrairement aux compétitions européennes, la CAN se déroule dans un continent aux frontières souvent fermées, aux relations diplomatiques tendues, à la mobilité structurellement contrainte. Les prix des billets d’avion sont prohibitifs pour une large partie des supporters.
À l’inverse, la proximité géographique et l’absence de visa ont permis une mobilisation sénégalaise massive. Le rituel ne s’est donc pas vécu à distance, mais au cœur même du pays hôte, intensifiant la charge émotionnelle, la densité des interactions et, par ricochet, les tensions.
Quand le Maroc devient « Goliath »
La CAN a joué un rôle d’accélérateur. Mehdi Alioua décrit cette bascule brutale : « On s’est réveillé… on est devenu le Goliath ». Un pays aux vulnérabilités économiques et sociales persistantes se découvre, le temps d’un tournoi, doté d’une puissance d’organisation et d’une centralité symbolique inédites. Or, un Goliath attire inévitablement les pierres.
David contre Goliath : cette grille de lecture s’installe rapidement. Le Maroc devient, dans certaines narrations africaines et arabes, l’adversaire à abattre, le puissant suspect, celui qui « a forcément triché ». Cette suspicion dépasse largement le cadre sportif. Elle s’alimente de lectures géopolitiques plus larges, où le rapprochement assumé du Maroc avec les États-Unis et Israël est mobilisé comme argument implicite : s’il dispose de relais diplomatiques puissants, il aurait aussi la capacité d’influencer les instances sportives africaines.
Dans ces récits, le football devient un prolongement symbolique de la diplomatie. Le succès marocain sur les plans diplomatique, économique et sécuritaire serait indissociable d’une capacité à peser sur la CAF. Peu importe l’absence d’éléments factuels : ce raccourci narratif fonctionne. Il permet de neutraliser symboliquement une ascension jugée trop rapide, trop visible, trop dérangeante
Panafricanisme sous tension
L’un des effets les plus sensibles de cette CAN, et plus particulièrement de la finale, disputée entre deux pays souvent présentés comme frères, concerne son impact sur les relations entre les Marocains et les Africains subsahariens vivant ou circulant au Royaume. Pour Mehdi Alioua, la compétition a agi comme un accélérateur identitaire. Pendant plusieurs semaines, une partie de la société marocaine s’est redécouverte “panafricaine”, parfois avec sincérité, parfois par effet d’entraînement.
Ce basculement s’inscrit dans un contexte plus large de fatigue vis-à-vis du panarabisme, lié à des désillusions politiques et régionales. Le football a rendu visible ce glissement : soutien à des équipes subsahariennes face à des équipes nord-africaines, identification émotionnelle à une Afrique perçue comme plus proche. Là où les sommets diplomatiques échouent à produire de l’adhésion populaire, la CAN a créé une identification immédiate.
“Après la finale de la CAN, on est passé de ‘c’est cool l’Afrique’ à ‘l’Afrique, ce n’est pas cool, on n’en veut plus”
Mais cette identification reposait sur un registre émotionnel fragile. La finale Maroc–Sénégal a servi de choc. Les violences dans les tribunes, les accusations de tricherie et surtout le sentiment de trahison, après un accueil perçu comme fraternel, ont brutalement inversé la dynamique. Le sociologue parle d’un basculement rapide : « On est passé de ‘c’est cool l’Afrique‘ à ‘l’Afrique, on n’en veut plus’« .
Un contexte qui peut engendrer une montée du ressentiment, voire de formes de racisme anti-africain. Non comme un phénomène structurel, mais « comme une réaction émotionnelle à une blessure symbolique ». Le football, parce qu’il condense identités et passions, facilite ce glissement. Des symboles positifs peuvent se retourner en quelques jours. La fête devient désillusion, la catharsis se transforme en colère.
Alioua rappelle toutefois que cette violence symbolique n’est ni nouvelle ni spécifique aux relations Maroc–Afrique subsaharienne. Elle existe dans les rivalités internes, dans les stades marocains eux-mêmes, comme lors des derbies entre le Wydad et le Raja, où l’invective, la surenchère verbale et les accusations les plus excessives font partie du rituel. La CAN n’a pas créé ces pulsions, elle les a rendues visibles à une échelle continentale, dans un espace hypermédiatisé.
Les angles morts de la diplomatie sportive
Le paradoxe est là : le Maroc n’a pas failli sur le plan organisationnel. Il a failli, en partie, sur le plan symbolique. Mehdi Alioua pointe une forme de naïveté, souvent confondue avec de la noblesse : croire que le fair-play, la retenue et la qualité de l’organisation suffisent à désamorcer les accusations. Or, dans une arène politisée, le silence laisse le champ libre aux récits adverses.
“Penser que le sport serait un espace apolitique relève d’une lecture naïve de l’histoire”
Aisha Kadaoui le souligne : « Penser que le sport est un espace apolitique relève d’une lecture naïve de l’histoire ». Le football international a toujours été un vecteur de projection du politique. La CAN 2025 en offre une illustration contemporaine : dans un système marqué par le retour assumé des rapports de force, la fraternité apparaît comme instrumentale, contingente et réversible.
La compétition laisse donc derrière elle autre chose qu’une finale perdue. Elle pose une question stratégique : le Maroc sait organiser, il sait investir, il sait séduire. Mais sait-il affronter, sans naïveté ni arrogance, la conflictualité symbolique qu’implique désormais sa montée en puissance sur le continent ? Autrement dit : comment continuer à rassembler quand le jeu impose d’abord de savoir encaisser ?
