Depuis nos ancêtres chasseurs-cueilleurs qui travaillaient pour survivre, en passant par le Moyen Âge où le travail est devenu un devoir moral et religieux, jusqu’à l’essor du capitalisme où il est devenu un levier d’enrichissement et de réussite individuelle, notre rapport au travail et les fonctions qu’il remplit n’ont cessé d’évoluer.

Au fil des derniers siècles, le travail a progressivement acquis une place centrale dans nos vies. Au-delà du temps qui lui est consacré, il occupe désormais une place symbolique majeure. Il est, pour beaucoup d’entre nous, un vecteur d’identité, de réalisation de soi, voire une source importante de sens.
La question de l’épanouissement et même du bonheur au travail se pose alors de plus en plus et, avec elle, toute la mouvance du développement personnel en entreprise, du coaching de reconversion ainsi que des injonctions plus ou moins tacites à être heureux au travail et à y trouver du sens.
Cette quête de sens est une réponse naturelle à la place croissante qu’occupe le travail dans nos vies. Elle a d’ailleurs permis à beaucoup de trouver un meilleur équilibre, d’adopter un positionnement plus juste et de retrouver un sentiment de cohérence qui leur faisait défaut. Mais, comme toute évolution sociétale, elle s’est aussi accompagnée de nouveaux paradoxes.
“En cherchant à mettre plus de sens dans le travail, ne lui avons-nous pas, pour certains d’entre nous, confié une mission qu’il ne peut peut-être pas remplir à lui seul : donner du sens à nos vies ?”
En cherchant à mettre plus de sens dans le travail, ne lui avons-nous pas, pour certains d’entre nous, confié une mission qu’il ne peut peut-être pas remplir à lui seul : donner du sens à nos vies ?
À trop vouloir faire du travail un lieu d’épanouissement, nous avons déplacé vers l’entreprise une mission qui relevait autrefois de multiples sphères de la vie : famille élargie, communauté, engagement citoyen, spiritualité, loisirs, etc.
Initialement bénéfique, cette quête de sens, devenue une véritable tendance sociétale, n’est pas exempte d’effets pervers, tant pour les individus que pour les organisations.
L’effacement des frontières entre identité et travail
“Lorsque l’on en vient à percevoir son identité principalement à travers son rôle professionnel, les échecs professionnels prennent une dimension existentielle”
Plus le travail est présenté comme un lieu d’épanouissement personnel, plus il devient constitutif de l’identité. Lorsque l’on en vient à percevoir son identité principalement à travers son rôle professionnel, les échecs professionnels prennent une dimension existentielle. Le moindre revers professionnel peut alors ébranler bien plus qu’une carrière : il vient toucher la personne dans son ensemble.
Un questionnement sur sa mission de vie devenu parfois obsessionnel
Devoir « trouver son why », « sortir de sa zone de confort » ou s’attendre à vivre un « aha-moment » censé révéler notre vocation. Autant d’injonctions implicites, mais largement répandues, qui peuvent transformer une quête légitime en source de pression, jusqu’à susciter un sentiment de culpabilité de ne pas avoir trouvé sa voie et l’impression d’être passé à côté de sa vie professionnelle.
Le travail idéal devient un idéal inaccessible
Si le travail doit apporter un revenu, du sens, du plaisir, une mission sociétale et un équilibre de vie, il devient presque impossible qu’il réponde à toutes ces attentes. En lui demandant d’être tout, nous prenons le risque qu’il ne soit jamais assez. La frustration n’est jamais bien loin !
Un risque d’instrumentalisation du bien-être et de recours à des solutions cosmétiques au niveau de l’entreprise
“Le travail peut être une formidable source de sens. Encore faut-il ne pas lui demander de répondre, à lui seul, à toutes les aspirations d’une vie”
Lorsqu’il est instrumentalisé, le bien-être au travail est encouragé tant qu’il sert la performance. Dès lors qu’il entre en conflit avec les objectifs de production (charge de travail, délais, réduction des coûts), c’est la performance qui reprend le dessus. Les initiatives de bien-être peuvent alors se limiter à des actions périphériques : yoga, méditation, abonnements sportifs ou encore la nomination d’un Chief Happiness Officer, sans agir sur les facteurs qui influencent réellement les conditions de travail au quotidien.
Le travail n’a sans doute jamais été investi d’autant d’attentes. Pourtant, c’est peut-être précisément parce que nous lui en demandons autant qu’il peut nous décevoir. À cet égard, la génération Z semble amorcer un rééquilibrage : si elle continue de rechercher un travail porteur de sens, elle rappelle aussi que celui-ci ne doit pas se construire au détriment de la santé mentale, de la vie personnelle ou de l’équilibre de vie.
Le travail peut être une formidable source de sens. Encore faut-il ne pas lui demander de répondre, à lui seul, à toutes les aspirations d’une vie.
