Plus d’équipes, plus d’argent, plus grande est la fête
Les nostalgiques du Mondial à 32 se prennent pour les gardiens du temple. En vrai, ce sont les videurs d’une boîte qui a déjà poussé les murs trois fois : 16 à 24 en 1982, 24 à 32 en 1998, 48 aujourd’hui. À chaque élargissement, la même rengaine de comptoir — “on dilue, on tue le niveau, c’est plus le Mondial” — suivie du même démenti. Qui, aujourd’hui, milite pour un retour à 16 équipes ? Voilà.
Reste à savoir qui entre quand la porte s’ouvre. Réponse : l’Afrique, enfin. Jusqu’en 2022, cinq places pour cinquante-quatre fédérations. Cinq ! C’est absurde ! Cette fois ils étaient dix, et non, ce n’est pas de l’inflation, c’est un arriéré de paiement. Le Cap-Vert — 500 000 habitants, un Kénitra posé au milieu de l’Atlantique — dispute son premier Mondial et se paie le luxe d’être le seul bizut à sortir des poules. À 32, l’archipel regardait ça à la télé. À 48, il y participe. Et puis il y a l’argent, parlons-en sans rougir. Chaque qualifié repart avec 12,5 millions de dollars minimum, sur une enveloppe record de 871 millions, quasi doublée en quatre ans. Pour la France, c’est un pourboire. Pour le Cap-Vert ou Curaçao, c’est le budget qui fait passer la fédé du local associatif au centre de formation. Et la machine s’emballe toute seule, donne un horizon crédible à un petit pays, et le gamin formé à Rotterdam choisit le maillot de ses parents plutôt qu’un strapontin chez les Oranje. Le Cap-Vert et Curaçao ont monté leur équipe exactement comme ça, à la diaspora. Le niveau des “petits” ne baisse pas, il grimpe. À cause, ou plutôt, grâce à l’élargissement.
“Défendre un Mondial à 48, ce n’est pas ouvrir un compte illimité chez Gianni Infantino. 48, c’est le modèle tiré au max : la porte grande ouverte sans que la maison ne s’effondre. Savoir élargir, c’est bien. Savoir s’arrêter, c’est mieux. On y est”
Ah oui, le niveau. Parlons-en. Allemagne-Curaçao 7-1, Portugal-Ouzbékistan 5-0, sortez les violons. Sauf que les roustes n’ont pas attendu le format à 48 : le 7-1 le plus célèbre de l’histoire, c’est celui que l’Allemagne a infligé en 2014 au Brésil, quintuple champion du monde, en demi-finale d’un Mondial à 32. Espagne-Costa Rica, 7-0, c’était il y a quatre ans. Hongrie-Salvador, 10-1 en 1982. Si une raclée prouvait qu’on n’a rien à faire au Mondial, il aurait fallu renvoyer la Seleção de Belo Horizonte par le premier vol. Un score ne juge pas un format, il juge une soirée. Mais il ne faut pas oublier que dans ce Mondial, le Cap-Vert termine devant l’Uruguay et l’Arabie saoudite, dans le groupe de l’Espagne championne d’Europe. Pas exactement un groupe de repos. Qui plus est, le format crée du suspense. 32 équipes sur 48 vont en élimination directe, un troisième de groupe joue sa peau jusqu’à la dernière journée, quand le format à 32 pliait la moitié des affaires avant l’ultime match. Défendre un Mondial à 48, ce n’est pas ouvrir un compte illimité chez Gianni Infantino. 48, c’est le modèle tiré au max : la porte grande ouverte sans que la maison ne s’effondre. Savoir élargir, c’est bien. Savoir s’arrêter, c’est mieux. On y est.
Mais le vrai sujet n’a jamais été le nombre. Le nombre, ça fait juste une fête plus grande. Le vrai sujet, c’est la répartition, et là, deux chiffres que personne ne met côte à côte. Un : sur dix Africains, neuf sont en seizièmes. Neuf. Seule la Tunisie a sauté. 90%, c’est le meilleur taux du tournoi, devant l’Amérique du Sud (cinq sur six) et loin devant l’Europe. Deux : cette même Amérique du Sud, dix fédérations en tout, se voit réserver six billets d’office. 60% d’un continent invité avant le moindre ballon. Une équipe africaine arrache ses places contre cinquante-trois équipes rivales ; la CONMEBOL distribue les siennes entre dix copains. D’un côté, le mérite, de l’autre la rente, verrouillée depuis des décennies dans les couloirs de Zurich.
Donc, la question n’est pas “Est-ce que la formule à 48 baisse le niveau ?” — le niveau se trie tout seul au tour suivant, il l’a toujours fait. La vraie performance de ce format, personne ne la souligne : il a calmé tout le monde. La FIFA tient sa fête XXL et son enveloppe record. Les cadors continuent de gagner à la fin. Les puristes ont leur couperet dès les seizièmes, et les recalés d’hier — Cap-Vert, Jordanie, Ouzbékistan, Curaçao — une porte à pousser. Rassasier le marchand, préserver la hiérarchie, ouvrir aux nouveaux : trouver ce point d’équilibre dans le foot moderne, c’est presque un miracle. La boîte n’a pas changé de musique. Elle a juste changé de politique d’entrée. Et, bizarrement, depuis, tout le monde danse.
Quand le foot se noie dans son propre succès
Passer de 32 à 48 équipes n’est pas un simple ajustement de format, c’est une rupture dans l’ADN de la compétition. Ce qui devrait rester une fête sportive rare devient une compétition pensée avant tout pour maximiser les recettes.
Premier symptôme : le nivellement par le bas. Avec seulement 16 équipes éliminées après la phase de poules, une sélection peut se qualifier avec un bilan médiocre. La surprise du Cap-Vert, David terrassant Goliath, est certes une belle histoire qui touche les fans de foot. Et on nous la vendra à coup sûr pour justifier ce nouveau format. Pour le reste, le suspense s’étiole, dilué dans des matchs purges où, paradoxalement, les pauses pub sont plus divertissantes que les rencontres elles-mêmes.
Concernant l’équipe type, en prévision du nombre de matchs à jouer, , la rotation devient obligatoire dès le premier tour pour certains sélectionneurs. Et beaucoup n’ont pas le luxe d’avoir une profondeur de banc avec des joueurs aussi bons que les titulaires, à l’instar
Ce système ouvre aussi la porte aux arrangements. Certaines équipes, connaissant précisément le résultat qui les qualifie, abordent leur dernier match de poule avec calcul plutôt qu’avec ambition. À cela s’ajoutent des périodes d’attente anormalement longues entre la fin des groupes et les phases à élimination directe, qui cassent le rythme du tournoi.
Pendant ce temps, la FIFA verrouille l’essentiel. En gérant directement le tournoi plutôt que via des comités locaux, elle capte 100% des droits télé, des sponsors mondiaux et de la billetterie premium, pour un chiffre d’affaires de 13 milliards de dollars. Les primes versées aux équipes ne représentent que 6,7% de cette somme.
“Notre dealer, la FIFA, le sait, et comme tout dealer, elle tient ses clients par une certaine partie anatomique : elle coupe ses doses, augmente le prix à payer. Et, en bons toxicos, on en redemandera quand même. Gianni Infantino, c’est le Pablo Escobar du foot”
Cette générosité calculée dont profitent les petites fédérations cache aussi un enjeu politique : dans un système où chaque pays dispose d’une voix, garantir un pactole vital à plus de 150 nations assure à la FIFA une loyauté électorale inébranlable, neutralisant toute contestation. Le ruissellement est aussi faux que celui sorti de la bouche d’Emannuel Macron. C’est plutôt un détournement intéressé de cette belle expression qu’est les “affinités électives”.
Ce format à 48 équipes illustre une tension simple : celle d’un sport où l’expansion économique dévore ses propres fondations, sportives comme humaines, pendant que le public continue de payer le prix fort. Au fond, nous autres supporters sommes pris au piège, accros à cette drogue qu’est le football. Notre dealer, la FIFA, le sait, et comme tout dealer, elle tient ses clients par une certaine partie anatomique : elle coupe ses doses, augmente le prix à payer. Et, en bons toxicos, on en redemandera quand même. Gianni Infantino, c’est le Pablo Escobar du foot.
Ce format à 48 équipes illustre une tension simple : celle d’un sport où l’expansion économique dévore ses propres fondations.
