Cette chronique est une folie. Zakaria Boualem est présentement vautré devant son ordinateur, allongé sur son siège avec les pieds sur le bureau, dans un état de décontraction proche du mollusque. Le plus méticuleux des observateurs ne décélera pas la moindre trace de stress dans sa posture, c’est un prodige.
En pleine Coupe du Monde, il devrait se trouver en ce moment précis en train de multiplier les calculs complexes pour identifier les scores qui permettraient au Maroc de se qualifier. On parle bien des scores, et nom d’un seul score, car il faut bien se souvenir que jadis, notre progression dans la compétition était soumise à une série de conditions absurdes qui impliquaient trois ou quatre équipes, un arbitre, des données météo et un peu de géopolitique, et qu’elles n’étaient bien entendu jamais satisfaites, car impossibles à réunir.
“Imaginez un peu le jour où nous déciderons de régler le problème de l’éducation ou de la santé, ce sera très beau. Comme nous l’avons fait pour les stades, il est possible qu’on se mette à construire cinq ou six facs d’un coup”
Il fallait suivre le match du Maroc, garder un œil sur un autre score, faire un appel constant aux forces célestes et espérer que cela suffise pour nous éviter la désillusion collective. C’est ainsi que nous avons vécu ensemble au cours des âges une série d’éliminations cruelles obéissant à des scénarios absurdes, accompagnées comme il se doit de plongées dans les ténèbres, de débats affreux et de convulsions collectives.
Aujourd’hui, rien de tout cela. Le Boualem, détendu, est qualifié, et il va s’offrir le luxe, dans cette page, de s’exprimer librement sur l’identité de son futur adversaire. C’est à proprement parler une dinguerie, wesh. Nous avons changé de statut brutalement, telle est la réalité. Il a suffi de quelques années de travail accompagné d’une volonté politique et l’affaire a été réglée, en mode hamla, qu’il est inutile de décrire à nouveau. Imaginez un peu le jour où nous déciderons de régler le problème de l’éducation ou de la santé, ce sera très beau. Comme nous l’avons fait pour les stades, il est possible qu’on se mette à construire cinq ou six facs d’un coup, et autant d’instituts supérieurs et huit hôpitaux publics, le tout dans la même ville, dans un élan incontrôlé de passion subite.
“Nous serons toujours plus à l’aise devant l’Espagne, la Belgique ou le Portugal, que face à une équipe censée être à notre portée. Nous portons le statut de favori comme une malédiction : il suffit de regarder la CAN”
Oublions cela et concentrons-nous sur la suite de la compétition. Zakaria Boualem, donc, va se permettre l’insolence de choisir son adversaire. Voilà son choix : il veut l’équipe la plus forte possible, de préférence européenne, sauf la France, et merci. Notre homme est convaincu que nous serons toujours plus à l’aise devant l’Espagne, la Belgique ou le Portugal, que face à une équipe censée être à notre portée. Nous portons le statut de favori comme une malédiction : il suffit de regarder la CAN pour s’en convaincre.
Présentez-nous l’Iran ou le Canada, et on se retrouve atteint d’une sorte de malaise étrange, où se mélangent dans une mélasse infâme l’obligation de gagner, le stress d’échouer, la difficulté à se montrer protagoniste, l’hésitation à attaquer ou à défendre, c’est une horrible situation. Mais devant quelqu’un qui est supposé être supérieur, sûr de sa force, nous sommes à l’aise, en état collectif de surperformance, voilà le raisonnement. Donc, rangez tranquillement vos sélections de seconde zone, et présentez-nous s’il vous plaît des cadors en quantité abondante et de bonne qualité, car nous sommes en grande forme.
Voilà où en est le Boualem, les amis, il ne va pas tarder à se montrer insupportable, si ce n’est déjà le cas. Mais ne lui en voulez pas, il mérite de vivre ce moment, le bougre, et il est bien conscient du côté volatil du mode hamla, voilà pourquoi il faut en profiter tout de suite, sans plus attendre, sans hésiter, et merci.
