[Tribune] Le mouton et la tyrannie du regard ou ce que nous avons oublié de sacrifier

Par Dr Hachem Tyal

Le mouton est là. Le couteau aussi. Mais pour qui sacrifie-t-on, vraiment ? Dans cette tribune, le psychiatre Hachem Tyal déroule avec précision le glissement silencieux qui a transformé l'un des rites les plus intimes de l'islam en compétition de façade et pose la question que personne n'ose formuler à voix haute.

Chaque année, à l’approche de l’Aïd al-Adha, quelque chose se noue dans les familles marocaines qui dépasse de loin la question du mouton. Ce qui se joue alors touche à la dignité, à la conformité, à l’effort consenti et, plus secrètement, à ce que nous faisons sans vraiment savoir pourquoi.

Un rituel fondateur devenu miroir social

L’Aïd al-Adha prend sa source dans l’un des récits les plus vertigineux de la psyché monothéiste. Abraham reçoit en songe un commandement divin, et pour un prophète, le songe n’est pas un rêve ordinaire, c’est une forme de révélation à laquelle on ne se dérobe pas. Il lui est demandé de sacrifier son fils, cet enfant attendu longtemps, fruit de la promesse divine et peut-être de l’orgueil paternel. Dieu ne voulait pas la mort de l’enfant, la suite le prouve. Il voulait savoir jusqu’où allait la foi, et surtout obliger Abraham à ne pas faire de ce fils une idole, à ne pas placer l’amour paternel au-dessus de la soumission.

Ce qui se joue dans ce récit n’est pas une violence arbitraire. C’est une leçon sur la possession : on ne possède vraiment rien, pas même ce qu’on aime le plus. Au moment du geste, Dieu intervient, substitue un kabch, un bélier, à l’enfant, et fonde ainsi l’interdit du sacrifice humain. Le fils est sauvé, mais Abraham a traversé quelque chose d’irréversible. On peut répéter un geste sans en habiter le sens. C’est peut-être ce que nous faisons depuis des générations. Le Coran perpétue le souvenir de ce geste. La tradition prophétique en a fait un acte annuel, institué, attendu de tout musulman qui en a les moyens. Mais de la mémoire d’Abraham à l’obligation du foyer, il y a tout un chemin…

Mais ce que nous observons aujourd’hui au Maroc, dans les souks débordants et les camionnettes surchargées de bêtes ligotées, ressemble de moins en moins à un acte de foi et de plus en plus à une mise en scène de la respectabilité. La question n’est plus : « Ai-je accompli mon devoir religieux ? » Elle est devenue : « Que va-t-on dire si le mouton est petit ? », « Mon mouton est-il à la hauteur de ce qu’on pense de moi ? »

Quand le rite se vide de son intériorité pour n’en garder que l’apparence, c’est souvent le signe que quelque chose d’autre a pris le relais : la tyrannie du regard, la peur d’être assigné, la norme sociale érigée en tribunal.

Faire le geste

Il faut prendre au sérieux ce phénomène que chacun connaît mais que peu osent nommer. Ce n’est pas seulement une question d’argent, c’est une question d’effort. Des pères de famille mobilisent pendant des semaines une énergie considérable : économiser, comparer, négocier, transporter, sacrifier. Cet effort est réel, parfois héroïque. Et il est le plus souvent solitaire. C’est le père qui porte, sans que la question soit posée à voix haute dans la famille, sans délibération, sans partage du poids. Il décide seul, paie seul, assume seul, parce que c’est son rôle, parce que c’est attendu de lui, parce que ne pas le faire serait une défaillance dont il serait le seul comptable.

La famille bénéficie de la fête sans en voir le coût. Et le coût, lui, ne se discute pas. Mais au service de quoi tout cet effort ? De la foi ? Peut-être. Du regard des autres ? Certainement aussi. Et c’est là que quelque chose se noue : quand l’effort consenti est proportionnel non pas à la profondeur de la foi mais à la hauteur du regard qu’on redoute, quelque chose s’est inversé. Ce n’est plus un acte de foi, c’est un acte de conformité.

“Être vu avec un mouton maigre, c’est risquer d’être classé parmi ceux dont on se demande, à voix basse mais assez fort pour être entendu, si la foi est à la hauteur”

Docteur Hachem Tyal, psychiatre

Car ce qui est en jeu, c’est l’assignation symbolique : être vu avec un mouton maigre, ou ne pas en avoir du tout, c’est risquer d’être classé. Classé parmi ceux qui n’y arrivent pas, parmi ceux qui n’ont pas fait leur devoir, parmi ceux dont on se demande, à voix basse mais assez fort pour être entendu, si la foi est à la hauteur. La fête est devenue un dispositif de visibilité où l’on est regardé autant qu’on regarde.

Et la femme ? Elle est là, pleinement, dans la fête, dans le bruit, dans le partage. Mais dès que le mouton est égorgé, c’est elle qui prend le relais : les tripes, les abats, la fumée, l’odeur, les heures debout sur l’évier. Ce travail-là, personne ne l’a discuté. Il n’a pas besoin de l’être, il va de soi. C’est sa place dans l’ordre naturel des choses, un ordre si ancien qu’il n’a plus besoin de se justifier.

La tyrannie du regard est le régulateur le plus silencieux et le plus implacable des sociétés qui n’ont pas encore trouvé d’autre langage pour parler de leurs valeurs.

Ceux qui partent et ce qu’ils fuient vraiment

Une frange croissante de la société marocaine choisit de ne pas être là. Elle part, vers M’diq et la Méditerranée, vers Taghazout et ses vagues, vers Marrakech et ses ruelles, Agadir et son soleil, vers Essaouira et son vent, vers l’Espagne d’en face, vers n’importe quel ailleurs qui l’exempte de la scène. On pourrait y voir une indifférence religieuse, un sécularisme discret ou une simple allergie au bruit des couteaux ; mais ce serait aller vite dans l’explication et surtout passer à côté de ce qui se joue vraiment.

Ce que ces gens fuient, souvent, ce n’est pas la fête, c’est la pression, la compétition, les contraintes d’une célébration qui ne leur parle plus. Et il faut le dire clairement : ce sont surtout les plus aisés qui partent, ceux pour qui le calcul a changé. Ils s’offrent des vacances, simplement, sans avoir à s’en justifier.

Et dans les deux cas, les enfants voyagent. Les uns vers les plages, les autres vers le village des grands-parents. Dans les deux cas, l’école attend. Ce n’est pas de la négligence, c’est une autre forme de priorité.

Mais il y a ceux qui ne partent pas ou plutôt, ceux qui partent vers la fête elle-même. L’ouvrier, l’employé de maison, le salarié du bâtiment rentre. Il rentre au prix d’une vraie galère, des heures de route, des bus bondés, des trajets épuisants, parce que sa famille habite loin, souvent très loin de son lieu de travail. Mais il ne sacrifierait ce moment pour rien au monde. Il l’attend depuis un an, depuis l’Aïd précédent. C’est peut-être le seul moment dans l’année où la famille se retrouve vraiment, autour d’un repas qui a du sens, dans une maison qui redevient le centre du monde.

Pendant deux jours, souvent plus, les visites se multiplient, les portes s’ouvrent, les cousins qu’on ne voit plus, les oncles qu’on a perdus de vue, les voisins d’enfance, tout ce tissu distendu par la vie moderne se renoue, le temps de boulfaf, de koutbanes, d’un couscous préparé depuis l’aube. Si ce moment disparaît, c’est bien plus qu’une fête qui se perd, c’est un lien, une mémoire commune, tout ce qui fait qu’une famille reste une famille malgré la distance et les années.

Le religieux et le culturel : une confusion productive

Il serait trop simple de dire que l’Aïd al-Adha est devenu « purement culturel ». Il suffit de voir les mosquées le matin de la fête, bondées comme rarement dans l’année, pour comprendre que la dimension religieuse reste profondément sincère pour une majorité de Marocains. Ce serait surtout passer à côté de ce qui fait la force et la fragilité de ce moment : la confusion entre les deux dimensions.

“Un rituel n’est vivant que lorsqu’il est habité de l’intérieur. Lorsqu’il n’est plus que contrainte extérieure, il survit… mais à quel prix ?”

Hachem Tyal, psychiatre

Cette confusion est productive en ce sens qu’elle rend la fête inattaquable : critiquer l’effort démesuré consenti pour la fête, c’est risquer de paraître irrespectueux du sacré. Questionner les assignations de genre dans le rituel, c’est s’exposer à être taxé d’occidentalisme. La gangue culturelle protège le noyau religieux et lui emprunte sa légitimité, et le noyau religieux sanctifie des pratiques qui n’ont plus grand-chose d’abrahamique.

Or ce travail de démêlement, distinguer ce qui appartient à la foi de ce qui appartient à la norme sociale, n’est pas un travail de destruction. C’est au contraire un travail de soin. Le rite qui retrouve son intériorité devient plus libre, plus fort, plus personnel. Il cesse d’être obligation pour redevenir désir. Car un rite qui ne contient plus rien finit par ne plus protéger de rien. L’angoisse reste alors, mais elle est sans forme, sans nom.

Un rituel n’est vivant que lorsqu’il est habité de l’intérieur. Lorsqu’il n’est plus que contrainte extérieure, il survit… mais à quel prix ?

L’économie du mouton : une réalité que les villes oublient

Les débats sur l’Aïd al-Adha se tiennent presque toujours dans les villes. Et les villes oublient volontiers que le mouton est aussi un revenu. Ce que l’on achète sur les marchés de Casablanca ou de Rabat quelques jours avant la fête a une origine précise : le Sardi vient des plaines de la Chaouia, de Settat, d’El Brouj ou de Khouribga ; le Timahdite descend des hauteurs du Moyen Atlas, d’Azrou, d’Ifrane, de Khénifra ; le Beni Guil, lui, est fils des hauts plateaux de l’Oriental, de Tendrara, de Bouarfa, des étendues arides qui s’ouvrent vers Figuig. Ce ne sont là que les races les plus réputées, il en existe d’autres, moins connues du grand public, qui peuplent les vallées du Souss, les versants du Haut Atlas ou les marges présahariennes.

Mais qu’il s’agisse de l’une ou de l’autre, la réalité est la même : ces bêtes sont le produit d’un travail d’élevage annuel dont la vente de l’Aïd constitue, pour des familles entières, la rentrée monétaire principale, parfois unique.

Toute réflexion sur cette fête qui ignorerait cette dimension tomberait dans le travers de l’élite urbaine qui parle de ce qu’elle ne connaît plus, ou n’a jamais connu. La question n’est pas : peut-on se passer du mouton ? La question est : peut-on transformer le rapport à cet acte sans en effacer les fondements religieux et culturels, et sans fragiliser l’économie de ceux qui en vivent ?

Ce que nous sacrifions vraiment

“Pendant l’Aïd, nous avons transformé un acte intime en performance collective, une offrande en compétition, un renoncement en affirmation de puissance”

Docteur Hachem Tyal, psychiatre

Ce que nous sacrifions vraiment, ce n’est pas l’animal. C’est le sens du geste. Abraham ne sacrifiait pas pour être vu, il sacrifiait dans la solitude radicale d’une relation à Dieu qui n’avait pas de témoins. C’est peut-être là le retournement le plus silencieux que nous avons opéré : nous avons transformé un acte intime en performance collective, une offrande en compétition, un renoncement en affirmation de puissance.

Nous faisons le geste, mais pour qui, pour quoi ? La réponse, souvent, n’est plus Dieu. C’est la rue, c’est le voisin, c’est ce regard intérieur que nous portons en nous depuis l’enfance, construit par tous ceux qui nous ont évalués, jugés, classés et qui continue de parler, même quand personne ne nous regarde. Ce juge-là n’a pas de visage, mais il est là, présent à chaque décision, à chaque achat, à chaque geste accompli pour ne pas avoir à se demander ce qu’il signifie vraiment.

Et pourtant, il y a dans les familles marocaines, ce jour-là, quelque chose d’irréductible. Un repas partagé où personne ne regarde son téléphone. Un retour des enfants dispersés aux quatre coins du pays, parfois du monde. Une odeur de boulfaf et de koutbanes qui monte des cuisines et traverse les mémoires comme rien d’autre ne sait le faire. Des visages qu’on n’a pas vus depuis un an, des embrassades qui n’ont pas besoin de mots, une table autour de laquelle le temps s’arrête. Ce que certains appellent appartenance, d’autres l’appellent simplement famille. Ce lien-là existe et il est peut-être ce qu’il y a de plus précieux dans cette journée, quelque chose que ni la compétition du mouton ni la tyrannie du regard ne peuvent tout à fait effacer.

La vraie question n’est pas de savoir si cette fête doit survivre, elle survivra. La question est de savoir à quelle condition elle peut redevenir, pour chacun, un acte librement consenti plutôt qu’une conformité sociale déguisée en devoir religieux.

Et si l’on posait enfin la vraie question ?

“La question est de savoir à quelle condition le sacrifice de l’aïd peut redevenir, pour chacun, un acte librement consenti plutôt qu’une conformité sociale déguisée en devoir religieux”

Docteur Hachem Tyal, psychiatre

Qu’est-ce qu’Abraham aurait sacrifié s’il avait eu peur du jugement de ses voisins ?

La question mérite d’être posée. Pas pour juger, pour regarder en face ce que nous faisons vraiment, chaque année, quand nous prenons le couteau. Pour Dieu ? Pour la rue ? Pour nous-mêmes ? La réponse, si on ose la chercher, est rarement simple. Et c’est peut-être là que tout commence.

Quant à ceux qui ne font plus le geste, qui partent, qui s’abstiennent, qui choisissent l’ailleurs, la question leur appartient aussi. L’essentiel n’est pas d’être là, c’est de savoir pourquoi on est là, ou pourquoi on n’y est pas.

Abraham était seul face à Dieu. Ceux qui sacrifient, eux, sont face à la rue. Ce n’est pas le même sacrifice.

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