Une certaine constance

Par Yassine Majdi

Sept millions de têtes de bétail. C’est l’écart entre les deux estimations livrées par Aziz Akhannouch à la tribune du parlement, le 15 avril dernier. “Entre 33 et 40 millions.” Un peu plus, un peu moins. Sept millions, c’est l’équivalent du cheptel ovin français entier. La marge d’erreur d’un homme qui avait pourtant lancé, en 2015 – lorsqu’il était ministre de l’Agriculture -, le Système national d’identification et de traçabilité animales, précisément pour rendre ce type de flou impossible.

L’administration n’a pas échoué. Elle a été aveuglée. Onze ans, 140 millions de dirhams et, un mandat plus tard, les propos de Aziz Akhannouch sonnent comme un aveu. Le ministre, devenu Chef du gouvernement, a rendu ses services incapables de compter le bétail. C’est sur ce vide statistique que s’est bâti tout un dispositif d’importation de viandes rouges qui a profité à quelques opportunistes au détriment du citoyen et des caisses de l’État. Un dispositif public ne s’audite que si l’on en connaît le périmètre. On ne l’a jamais connu. On n’a jamais voulu le connaître.

Le scénario est tellement bon que l’on est en droit de soupçonner la préméditation. On confie le comptage du bétail aux importateurs eux-mêmes, réunis dans une fondation taillée pour l’occasion. Dans l’espoir de faire baisser les prix, on les exonère des droits de douane et de TVA sans paramétrage, sans plafond crédible. Et on leur rajoute des subventions. On élargit le dispositif. Ovins en 2023, viandes congelées en octobre 2024, quotas doublés à 200 000 têtes par espèce le mois suivant. Sans résultats. Le mouton de petit gabarit se négocie actuellement à 5500 dirhams au souk de Guisser. C’est une hérésie économique alimentée par l’argent public. Et dont le Marocain paye le prix. 13,1 milliards de dirhams versés en subventions et en exonérations.

“Sur chaque brebis ramenée d’Espagne, l’importateur empochait 26 fois sa mise grâce à la subvention publique”

Yassine Majdi

Sept élus de la majorité, au moins, figurent parmi les bénéficiaires directs ou indirects de ces aides. Tous accédaient au ministre de l’Agriculture. Sur chaque brebis ramenée d’Espagne, l’importateur empochait 26 fois sa mise grâce à la subvention publique. Selon le député Abdellah Bouanou, certains auraient même monnayé leur quota sans même importer. Cette situation explique, entre autres, pourquoi la commission d’enquête réclamée en avril 2025 par l’opposition est tombée à l’eau, remplacée en quarante-huit heures par une simple mission d’information sans pouvoir d’audition. Certains de ceux qui auraient été convoqués siègent dans la même salle que ceux qui devaient leur demander des comptes.

Il n’y a rien de surprenant dans tout cela. Aziz Akhannouch a souvent privilégié l’import à la production. Le commerce à la fabrication. La rente à la concurrence. L’oligopole au marché. Le profit de quelques-uns à l’intérêt du plus grand nombre. Dans ses affaires personnelles comme dans ses politiques publiques, il aura tenu la même ligne pendant trois décennies. On ne lui reprochera pas, à l’heure du bilan, d’avoir varié. On peut lui reconnaître cela : la constance.

 

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