Pour mesurer l’ampleur de l’avancée marocaine sur le dossier du Sahara, il suffit de jeter un œil sur Alger. Sur la chaîne publique algérienne, le 2 mai, Abdelmadjid Tebboune s’est déclaré “de plus en plus africain”. Pour étayer la formule, le président a égrené son catalogue : du lait en poudre désormais acheté en Ouganda, des bananes importées du continent, une liaison aérienne avec N’Djamena, une route transsaharienne vers Lagos, 8000 bourses pour des étudiants africains… Et c’est là que se loge l’aveu. Quand un pays se “découvre” une dimension africaine en 2026, c’est qu’il est déjà trop tard.
Pourtant, l’Algérie a été, 60 ans durant, l’une des voix les plus puissantes du continent. Sous Boumediene, Alger fut l’autoproclamée Mecque des révolutionnaires : refuge des mouvements de libération, hôte du sommet de l’OUA en 1968, un des pays théoriciens du non-alignement… En 2015, c’est sur son sol que fut signé l’accord censé pacifier le Mali. Il porte son nom. En janvier 2024, Bamako l’a déchiré.
Le timing dit tout. Tebboune a livré cette confession dans la même interview où il a réduit à néant 50 ans de doctrine algérienne sur le Sahara. La résolution 2797, dit-il désormais, “suit son cours”. Plus d’autodétermination, plus d’indépendance, plus de Polisario nommément cité. On n’est même plus dans le minimum syndical.
Quatre jours plus tôt, Christopher Landau, numéro 2 du département d’État américain, avait quitté Alger sans annoncer un seul deal, avant de débarquer à Rabat où il a réaffirmé le soutien des États-Unis à la marocanité du Sahara. Le mois d’avril a vu défiler la Suisse, le Canada, l’Autriche, le Honduras, chacun y allant de sa formule sur l’autonomie “la plus crédible et réaliste”. L’Afrique de Tebboune, c’est le contre-feu allumé pour masquer l’incendie.
“Pendant que l’Algérie érigeait le Sahara en muraille en Méditerranée, le Maroc faisait l’inverse en Afrique. Il a coopéré là où la marocanité du Sahara n’était pas reconnue”
Le contraste avec Rabat n’est pas une affaire de deals. C’est une affaire de doctrine. Alger a fait du Sahara la condition sine qua non de toute relation bilatérale, suspendant en 2022 son traité d’amitié avec Madrid, fermant le gazoduc Maghreb-Europe, rappelant en 2024 son ambassadeur à Paris au prix de la pire crise franco-algérienne depuis 1962… Or, pendant que l’Algérie érigeait le Sahara en muraille en Méditerranée, le Maroc faisait l’inverse en Afrique. Il a coopéré là où la marocanité du Sahara n’était pas reconnue. Construit là où il était contesté. Sans poser de conditions.
C’est cette doctrine du compromis qui a fait basculer le Kenya en mai 2025, le Ghana en juin après 46 ans de soutien au Polisario, et permis le rapprochement avec le Nigeria via le gazoduc atlantique. Ils ne se sont pas alignés par calcul. Ils l’ont fait parce que Rabat était là quand personne ne le lui demandait.
Le Polisario, lui, l’a senti. Cette semaine, ses combattants ont revendiqué des tirs de projectiles sur Smara. La mission américaine à l’ONU a aussitôt condamné l’attaque, jugeant que “de telles actions sont incompatibles avec l’esprit des récentes discussions”. Le calcul polisarien est limpide : si Alger négocie sans nous nommer, il faut exister par les armes.
Quand le parrain cesse de prononcer ton nom, c’est qu’il prépare ta sortie. Ces tirs ne sont pas une démonstration de force. Ce sont les convulsions d’un mouvement qui voit sa raison d’être fondre. La grammaire du repli a deux dialectes : le silence sur le Sahara, le lyrisme sur l’Afrique. Les deux disent la même chose : l’urgence d’un ancien géant continental qui est désormais aux abois.
