La souveraineté n’est pas un slogan d’agence de communication. C’est une doctrine d’État, posée par le sommet. Le 8 octobre 2021, devant le parlement, Mohammed VI traçait la grille : “La crise pandémique a révélé le retour en force du thème de la souveraineté. Qu’elle soit sanitaire, énergétique, industrielle, alimentaire ou autre, sa préservation est devenue l’enjeu d’une véritable compétition.” Quatre souverainetés nommées, un dispositif national intégré appelé. Cinq ans plus tard, deux catégories d’acteurs se distinguent : ceux qui exécutent la doctrine, et ceux qui s’en servent.
Il y a ceux qui livrent. L’OCP a remonté la chaîne du phosphate brut jusqu’aux engrais sur-mesure pour les sols africains, internalisé la recherche via UM6P, et programmé 200 milliards de dirhams d’investissements sur dix ans (dessalement et énergies renouvelables notamment). Reste un point critique : la transformation du phosphate exige du soufre, entièrement importé, dont 47% du commerce mondial transite par Ormuz et pour lequel des solutions urgentes sont en train d’être trouvées. Mais la dépendance n’est pas une fatalité, c’est un point de départ que l’OCP a choisi de transformer.
Il y a ceux qui avancent. Taqa, Nareva, l’ONEE et le Fonds Mohammed VI ont signé, le 19 mai 2025, un partenariat de 130 à 150 milliards de dirhams d’investissements pour le dessalement, les autoroutes de l’eau et les capacités électriques. De son côté, le PNAEPI, piloté par le ministère de l’équipement, a porté le stockage hydrique à vingt milliards de mètres cubes et développé des solutions non conventionnelles au problème de l’eau. Ces chantiers ont en commun ce qui manque ailleurs : un pilotage au haut niveau, un calendrier, un financement, une signature et un livrable.
Et puis il y a ceux qui habillent. L’industrie du médicament par exemple, qui claironne à chaque occasion son slogan de la “souveraineté sanitaire” et qui reste incapable de fabriquer le moindre médicament sans importer le principe actif d’Inde ou de Chine. Même les plus basiques comme le paracétamol ou l’amoxicilline. Le pays se contente de mettre en boîte. Il ne fabrique pas. La souveraineté est devenue un argument brandi à tout bout de champ pour justifier des prix exorbitants et des marges indécentes : 23% de marge nette pour l’un, triplement de dividendes pour l’autre.
Sur l’agriculture, Aziz Akhannouch a présenté le plan Génération Green lors d’une conférence au Sénégal comme la doctrine marocaine de la souveraineté alimentaire. Pendant que le Maroc importe la moitié de son blé, que la guerre en Ukraine et sept années de sécheresse ont fait exploser la facture céréalière et décimé le cheptel, et que 80% des semences subventionnées par l’État sont importées.
“L’électricité, notamment renouvelable, ne sert pas les intérêts des distributeurs, Chef du gouvernement en tête. Alors on la bloque ou, dans le meilleur des cas, on ne fait rien pour l’encourager”
Habiller est une dérive. Bloquer en est une autre. La souveraineté énergétique suppose, entre autres, une électrification massive de l’économie marocaine et le développement du renouvelable. L’énergie solaire ne passe pas par Ormuz. L’éolienne non plus. Électrification de l’industrie, du transport collectif, du parc individuel. Mais les distributeurs de carburants, Chef du gouvernement en tête, veillent au grain.
L’électricité, notamment renouvelable, ne sert pas leurs intérêts. Alors on la bloque ou, dans le meilleur des cas, on ne fait rien pour l’encourager. Réseau de recharge, assouplissement de la réglementation, incitations… le signal politique n’est jamais venu. Diesel, essence et fuel importés continuent de dicter leur loi. Et tant pis pour la souveraineté énergétique.
La souveraineté n’est pas un patrimoine collectif où chacun se sert. C’est le travail politique d’un demi-siècle, mené par le sommet et reclarifié en 2021 pour répondre aux chocs du siècle qui s’ouvrait. La rente pharmaceutique brade le mot pour vendre du médicament que le pays ne fabrique pas. Génération Green le brade pour célébrer une souveraineté alimentaire qui importe la moitié de son blé. D’autres le bradent pour vendre du carburant importé.
À chaque fois, c’est le mot “souveraineté” qui s’érode. Celui-là même que le roi a posé en 2021. Une souveraineté galvaudée, qui ne devrait appartenir qu’à ceux qui la traduisent en actes. Ceux qui s’en réclament sans la pratiquer ne la défendent pas, ils la dilapident.
