Depuis quelques mois, le travail du Boualem a beaucoup changé. Vous le savez, son statut d’informaticien bancaire le pousse à échanger abondamment avec ses collègues. Il reçoit donc des mails chaque jour. Ils font le plus souvent état de dysfonctionnements, de blocages, ou d’améliorations possibles dans le système d’information, et il tente, tant bien que mal, de gérer ces requêtes. En vérité, c’est un travail qui ne sollicite que très peu son cortex.
C’est bien connu, dans une entreprise, la majeure partie des ressources intellectuelles est consacrée à tout sauf au travail. Elles sont, au contraire, affectées à autre chose : des stratégies complexes d’évolution de carrière, des mises en place de politique d’ascension hiérarchique, des constructions d’image publique, ce genre de complots complexes visant à satisfaire la passion du statut.
Et comme le Boualem s’intéresse très peu à ces thèmes pénibles, il a le cerveau libre, le bougre. Il est entouré de gens qui se passionnent pour la nature des véhicules mis à la disposition des directeurs, le montant des bons d’essence offerts, alors que lui est préoccupé par autre chose. Le Guercifi veut comprendre la panenka foireuse, savoir pourquoi nos trottoirs sont en trois dimensions, se représenter la traversée du détroit par Youssef Ben Tachfine, avec des chameaux sur des bateaux, oui, il souhaite analyser notre passion des tampons et des timbres fiscaux multicolores, imaginer d’où nous vient cette peur panique du courant d’air ou connaître le nom de ce héros inconnu qui a écrit, un jour, il y a des siècles, Baba Mimoun. Mais oublions tout cela.
“Les mails que reçoit le Boualem sont désormais longs, pleins de majuscules, lourds et se ressemblent tous : l’IA est passée par là, et tout le monde est convaincu d’être Victor Hugo”
Depuis quelques mois, les mails que reçoit le Guercifi ont changé : ils sont beaucoup plus longs, lourds, pleins de majuscules, et, surtout, ils se ressemblent tous. Jadis, on lui envoyait des messages dans une langue inconnue, avec souvent une faute par mot, mais on y sentait la volonté de se faire comprendre, et cette volonté était le plus souvent couronnée de succès. Hélas, l’intelligence artificielle est passée par là, et tout le monde est désormais convaincu d’être Victor Hugo.
On tartine des lignes indigestes, pleines de concepts douteux et farcies de tournures ampoulées, et on obtient à la fin une prose à la fois plate et creuse, ce qui relève d’une bizarrerie du point de vue de la géométrie dans l’espace. Tous les messages se ressemblent. Certes, ils ont été rédigés –ou plutôt produits- à une vitesse record, mais le temps gagné par le rédacteur est aussitôt perdu par le lecteur, qui peine à entrevoir le fond d’une telle bouillie textuelle.
« Pourquoi se casser la tête à exprimer quelque chose de personnel quand l’IA nous propose un truc générique qui sonne mieux, et plus vite ?”
La théorie du Boualem est simple : nous sommes perdus. Nous avons lancé le processus d’uniformisation du langage, donc de la pensée. Pourquoi se casser la tête à exprimer quelque chose de personnel quand l’IA nous propose un truc générique qui sonne mieux, et plus vite ? Nous avons donc fait un pas de plus sur le chemin démoniaque de la paresse intellectuelle, de l’impatience, le gouffre vertigineux du refus de l’effort.
Pourquoi lire Dostoïevski, compliqué, quand on peut se contenter d’une vidéo qui le résume en trois minutes ? Certes, le premier offre la possibilité d’un plaisir différé, mais qui s’en soucie ? Il développe le vocabulaire, offre une meilleure connaissance de l’humain, mais on s’en fout, non ? Nous avons confié nos vies à des robots avec, en plus, l’impression de faire une bonne affaire. Nous sommes sur la voie rapide de la crétinisation collective. C’est donc, officiellement, la fin du monde, et merci.
