Le Boualem, Lmouhim l'informaticien, et ceux dont la mission consiste à payer les gens le plus tard possible

Par Réda Allali

Vous connaissez Lmouhim ? Ce cousin du Boualem est un informaticien qui a décidé de monter sa petite entreprise. Il livre ses projets à l’heure et satisfait ses clients. Mais ces derniers ont décidé de ne pas le payer. Du moins, le plus tard possible

Cette semaine, dans l’optique de mieux comprendre l’économie marocaine, le Boualem vous propose de vous parler de son cousin. Tout le monde l’appelle Lmouhim, non en raison de son importance, mais à cause d’un malheureux tic de langage. Ce brave garçon, guercifi bien sûr, a décidé de monter une petite entreprise, où il déploie ses remarquables talents d’informaticien. Il aurait pu faire comme son aîné et choisir le salariat, mais, allez savoir pourquoi, il s’est dit qu’il avait une âme d’entrepreneur, et qu’il fallait qu’il trace sa route en se prenant en main. 

Il a cru, figurez-vous, aux niaiseries débitées en quantités industrielles par nos journaux économiques, dans lesquels nos responsables, quand ils ne se répandent pas sur les bienfaits de la libre entreprise, s’engagent à libérer les énergies, à assurer la levée des blocages administratifs et à favoriser l’ouverture vers le numérique, avec des guichets uniques et des engagements vains. Il a donc monté sa boîte, le bougre, et il s’est lancé, tel un Almoravide conquérant, à l’assaut du marché marocain. 

“Se faire payer à l’heure n’est pas difficile, c’est impossible”

Zakaria Boualem

Au bout de quelques années d’activité, il est arrivé à une conclusion, et il va vous la présenter ci-après. Il n’a aucune difficulté particulière à trouver des clients, à imaginer pour eux des solutions et à les mettre en œuvre. Toute sa formation a été axée sur ce type de compétences, mais elle a hélas ignoré la partie la plus difficile de son activité : se faire payer. Oui, c’est dans cette tâche que se tapit le piège infernal. Se faire payer à l’heure n’est pas difficile, c’est impossible.

Pourtant, croyez-le ou non, Lmouhim n’est jamais en retard pour livrer ses projets, c’est chez lui une question d’honneur. Sachez aussi que les structures avec lesquelles il travaille n’ont aucune espèce de difficulté financière et que les sommes qu’il facture n’ont rien de pharaonique, on se situe plutôt dans la gamme de prix de la jante avant d’un de ces paquebots sur roues qu’elles aiment offrir à leurs dirigeants. Si ces entreprises tardent à le payer, si elles le font traîner à la limite de la crise de nerfs, c’est juste parce qu’elles peuvent le faire, tout simplement.

Il existe une catégorie d’employés, dans ces endroits, dont la mission est de payer le plus tard possible, c’est tout. Il y a des gens qui ont décidé de faire des sandwichs, d’autres de chanter dans les mariages ou de réparer les scooters. Les personnages dont il est question ici ont, de leur côté, décidé de se fixer comme mission dans la société de payer les gens le plus tard possible. Ils se transforment aussitôt en champions du contrôle, ils réclament une masse absurde de papiers et les réclament un par un, ils vérifient les tampons, les dates, les chiffres et les lettres, la couleur de la signature, juste dans l’espoir de refuser une facture.

Si tout va bien, alors ils se mettent… à attendre. Il faut quelques supplications, des interventions, il faut même trouver des arguments pour les convaincre de lancer le virement, puisque le simple fait d’avoir réalisé sa tâche et signé un contrat n’est pas suffisant. Il faut parler des “3wacher”, de la pluie, du détroit d’Ormuz ou de sa belle-mère, n’importe quoi est bon pour leur expliquer qu’on est pressé, sauf la raison la plus simple, à savoir que cet argent vous revient. Voilà donc la réalité d’un entrepreneur marocain qui traite avec les mastodontes de notre glorieuse économie, ça a été un plaisir à écrire, et merci.

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