L'ambassadeur, le rictus du soldat, et la vérité qu'on ne doit pas montrer

Par Réda Allali

Un magazine italien publie la photo d’un soldat israélien ricanant face à une Palestinienne éplorée. L’ambassadeur de la “seule démocratie de la région” proteste, non contre la réalité, mais contre l’image qui “alimente les stéréotypes”. La preuve que pour certains, la vérité dérange moins que sa représentation

Nous avons franchi cette semaine un nouveau palier dans notre plongée dans les abysses. Il faut le documenter sans plus attendre, car il est désormais évident qu’un jour, la période que nous vivons sera étudiée, décortiquée, analysée et racontée aux générations futures. Oui, Zakaria Boualem en est convaincu, nous vivons une période historique, un point de bascule. Notez bien qu’il est toutefois incapable de déterminer vers quoi on va basculer, il ne faut pas trop lui en demander. 

Cette semaine, donc, un hebdomadaire italien, L’Espresso, a décidé, en son âme et conscience, de consacrer sa Une à la colonisation de la Cisjordanie par la seule démocratie de la région. Pour illustrer cette forfaiture, le magazine a décidé de publier une photo particulièrement frappante. On y voit un soldat de l’armée la plus morale du monde filmer avec son téléphone une Palestinienne éplorée en ricanant tel un coyote. Le bonhomme est, comment dire, laid. Une grimace défigure son visage, un rictus de haine exhibe de mauvaises dents. Ce ne sont pas ses traits qui sont ignobles, c’est son expression : celle du colonialisme, du racisme, du fascisme… Bref, vous avez compris l’idée. 

Tout ceci, bien entendu, n’est pas nouveau. Ces héros du suprémacisme n’ont pas attendu un magazine italien pour mettre en avant eux-mêmes, sans le moindre complexe, leurs nombreuses forfaitures. On les a ainsi vus piller des maisons, fouiller l’intimité de leurs victimes, humilier à peu près tous ceux qui leur déplaisent, s’installer où bon leur semble, se fendre la poire devant la désolation qu’ils sèment, célébrer le droit d’exécuter des prisonniers, manifester pour celui de violer, traiter l’humanité entière d’antisémite… On s’arrête là, parce qu’il faut bien avancer. 

“La réalité n’est pas un problème, c’est l’image montrant cette réalité qui dérange”

Zakaria Boualem

Ce qui est nouveau, c’est la réaction de l’ambassadeur en Italie de ces magnifiques colonisateurs moraux. Il a grogné, figurez-vous, non pas parce que l’image est fausse ou trafiquée, pas du tout. Encore moins parce qu’il conteste que son pays veuille faire main basse sur toute la région en vertu d’un droit divin. Loin de là. Il proteste, tenez-vous bien, parce que cette photo “alimente les stéréotypes”. Il faut s’arrêter un moment pour bien comprendre. La réalité n’est pas un problème, c’est l’image montrant cette réalité qui dérange. Ce qu’il aimerait dire, c’est : “On peut faire ce qu’on veut, mais vous, débrouillez-vous pour ne pas nous faire passer pour des démons. Publiez des photos de nos jolies filles, de nos beaux gosses, parce qu’avec des éphèbes, personne ne peut nous détester. Oui, il ne faut pas toucher à notre image, c’est notre plus brillant capital, celui qui nous permet de tout faire. Ce sont eux les vilains, les barbares voilés, les islamistes, souvenez-vous.” 

C’est un raisonnement diabolique en vérité, puisqu’il nous explique que la réalité n’est pas la réalité, et qu’il avance la proposition que la monstruosité de ce pays ne doit pas être exhibée pour une seule raison : elle pourrait diffuser l’idée que ce pays est monstrueux. Or, il ne l’est pas, voilà le cœur de la démonstration. Il ne l’est pas en vertu de la constitution de ses habitants, forcément bons, beaux et vertueux. Les actions menées par ce pays n’importent pas : son statut de démocratie angélique ne dépend pas de ce qu’ils font, mais de qui ils sont. Ils sont vertueux par nature, par définition, voilà. C’est un moment plutôt triste en vérité, car cette posture impériale, désormais démasquée par tout ce que la planète compte comme individus de bonne foi, est annonciatrice d’un grand chaos à venir, oui, encore pire que l’actuel, et merci.

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