Un spectre hante les élections législatives de septembre prochain : l’abstention. Aucun signe concret ne permet aujourd’hui d’espérer une mobilisation suffisante pour sauver ce scrutin d’une désaffection spectaculaire. Le risque est réel de voir le taux de participation atteindre des niveaux aussi catastrophiques qu’en 2007 (37%), voire plus bas encore. Ce pessimisme s’appuie sur plusieurs éléments : la faible polarisation de la vie partisane marocaine, l’absence d’offre politique en termes d’idées et de valeurs, l’urbanisation et le rajeunissement du corps électoral… Autant de facteurs qui favorisent une forte abstention.
En 2021, la participation avait été sauvée et dopée en organisant trois scrutins le même jour (législatif, communal et régional). Mais, dans quelques mois, le Maroc risque de se retrouver avec des élections sans électeurs. Le paradoxe est que cette situation ne semble pas déranger la majorité des partis politiques, notamment ceux qui comptent sur les notables pour remporter des sièges au parlement. Le calcul est simple : moins la participation est forte dans une circonscription, plus grandes sont les chances de gagner un siège en mobilisant une poignée d’électeurs grâce à l’argent et aux réseaux locaux d’influence. Les signaux positifs envoyés par le ministère de l’Intérieur pour filtrer l’accès à la candidature et limiter la corruption électorale ne pourront pas accomplir de miracle.
Le citoyen marocain se trouve face à un dilemme sans issue. Il y a d’abord le devoir civique qui l’invite à déposer un bulletin de vote le 23 septembre prochain. Nul Marocain, à vrai dire, ne conteste le bien-fondé philosophique des élections comme seul moyen démocratique de choisir ses représentants. Sur le plan théorique, les choses sont claires. Mais ce qui est contesté — et qui explique le choix de l’abstention — c’est l’utilité du vote et sa finalité concrète.
L’électeur marocain croit au vote sans croire au résultat. Il valide la procédure tout en récusant ses effets. Ce n’est pas du cynisme, ni même de l’indifférence, c’est une forme de lucidité douloureuse, celle d’un citoyen qui a compris que les règles du jeu sont respectées en apparence, mais contournées dans les faits. La désastreuse séquence politique que nous traversons depuis 2021, avec son lot de conflits d’intérêts, d’élus traduits devant la justice et de faiblesse du débat parlementaire, conforte l’option de la défection.
“Un parlement élu par une minorité de Marocains peut-il prétendre parler au nom de tous ?”
Le 23 septembre, des élections auront bien lieu. Des listes seront déposées, des affiches collées, une campagne sera menée. Un parlement sera élu. Mais si la tendance se confirme, ce parlement sera le produit d’une minorité d’électeurs mobilisés par l’argent et le clientélisme, ce qui pose une question profondément dérangeante pour l’expérience démocratique au Maroc : un parlement élu par une minorité de Marocains peut-il prétendre parler au nom de tous ?
