Hassan II, le shah et Khomeini

Par Abdellah Tourabi

Pendant plus d’un demi-siècle, les relations entre le Royaume du Maroc et la République islamique d’Iran n’ont jamais été ni bonnes ni normales. Elles ont été souvent émaillées de tensions, d’hostilité et de longues périodes de ruptures diplomatiques. Une situation qui s’explique par les différences profondes entre deux légitimités religieuses, les divergences d’alliances et un courant qui n’est jamais vraiment passé entre leurs dirigeants successifs. L’épisode de la révolution iranienne de 1979 est symptomatique à cet égard et illustre bien des choses.

Hassan II et Mohammad Reza Pahlavi entretenaient de très bons rapports personnels. Les deux monarques étaient cultivés, excellents francophones et alliés de l’Occident. En 1968, Hassan II a effectué une visite historique à Téhéran où il a prononcé un discours devant le parlement iranien. Pourtant, le roi ne partageait pas la mégalomanie du shah, ni son obsession pour les titres ronflants — “Roi des rois”, “empereur”… —, qui dissimulaient un déficit de légitimité (la dynastie Pahlavi n’avait été fondée qu’en 1925, à la suite d’un coup d’État mené par le père du shah), et surtout sa politique de modernisation forcée d’un pays essentiellement rural et conservateur.

“Hassan II a commenté à plusieurs reprises la chute du shah en 1979 et en a tiré des enseignements pour l’exercice de son propre pouvoir”

Abdellah Tourabi

La chute du shah et l’avènement de l’ayatollah Khomeini au pouvoir, en février 1979, ont été un choc pour Hassan II. Le roi du Maroc a commenté à plusieurs reprises cet événement historique et en a tiré des enseignements pour l’exercice de son propre pouvoir. Il a été parmi les premiers dirigeants à avoir compris ce qui s’était passé en Iran et à mesurer rapidement l’impact de la révolution islamique sur l’ensemble de la région. Hassan II avait saisi le grand retour du religieux en tant que moteur des mouvements sociaux et des révolutions. Celles-ci ne se faisaient plus, comme c’était le cas au XXe siècle, au nom de la nation ou du peuple, mais sous la bannière de l’islam et au nom de Dieu. À des milliers de kilomètres de Téhéran, Hassan II a répliqué immédiatement en contestant la nature même du nouveau régime iranien, en qualifiant Khomeini d’hérétique” et en rejetant l’existence d’un clergé en islam.

Il faut noter que les journaux de l’opposition au Maroc — USFP, Istiqlal… — ont quant à eux accueilli chaleureusement la révolution islamique, la considérant comme une victoire de la volonté populaire. Soucieux de ne pas reproduire les erreurs du shah déchu et flairant l’air du temps, Hassan II a repris en main son autorité religieuse et amorcé un virage décisif pour le Maroc. Il a alors endossé son habit de Commandeur des croyants, titre qu’il mobilisera pleinement dans les rapports de force de la monarchie face à l’opposition de gauche, puis islamiste. Il a mis en place une nouvelle architecture du champ religieux, avec la création d’un Conseil supérieur des oulémas qu’il a lui-même présidé. L’éducation islamique est devenue une matière obligatoire, accompagnant l’élève marocain tout au long de ses études primaires et secondaires. Un gigantesque effet papillon, de Téhéran à Rabat.

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