En 1919, Max Weber, l’un des pères fondateurs de la sociologie moderne, prononce à Munich une célèbre conférence sur le métier et la vocation d’homme politique. Vers la fin de son propos, il aborde la question de l’éthique en politique. Weber établit alors une distinction fondamentale entre “l’éthique de la responsabilité” et “l’éthique de la conviction”. La première est pragmatique, fondée sur un calcul froid qui ne prend en considération que les conséquences directes de la décision. À l’inverse, la seconde est passionnée, animée uniquement par les principes ; elle ne juge les actes politiques qu’à travers le prisme moral, religieux ou idéologique. En somme, l’éthique de la responsabilité est celle du dirigeant, tandis que l’éthique de la conviction relève davantage du militantisme et de l’activisme. Évidemment, ces deux catégories ne sont ni étanches ni incompatibles : un chef politique peut décider en fonction de ses principes moraux, tout comme un militant peut adhérer à des choix dictés par le pragmatisme.
Cette distinction pourrait nous éclairer dans le débat qui traverse actuellement l’opinion publique marocaine au sujet de l’offensive israélo-américaine contre l’Iran. D’un côté, des voix s’élèvent pour reprocher à l’État sa position et exigent une condamnation ferme de l’opération menée par Tel-Aviv et Washington. De l’autre, certains appellent à un ralliement total derrière la position officielle, invoquant les intérêts de la nation et le passif diplomatique entre le Maroc et l’Iran. C’est ici que l’analyse de Max Weber prend tout son sens.
“On ne saurait reprocher à des citoyens, encore moins leur interdire, d’adopter des postures fondées sur des considérations morales ou religieuses”
La décision de Rabat de condamner les attaques iraniennes contre les pays du Golfe s’inscrit dans une rationalité dictée par la sauvegarde des intérêts stratégiques du royaume. Elle est dans la continuité d’une doctrine diplomatique qui considère les monarchies du Golfe comme des alliés indéfectibles. Faut-il rappeler que le Maroc a déja rompu ses relations avec Téhéran en 2009, suite à des déclarations hostiles de responsables iraniens envers Bahreïn ? Le tournant actuel de la question du Sahara explique également la prudence du Maroc à l’égard d’une position qui pourrait froisser l’administration Trump, si imprévisible ! Nous sommes donc en présence d’une décision rationnelle, tournée vers l’efficacité et les conséquences immédiates.
Pour autant, les prises de position hostiles à l’offensive israélo-américaine contre l’Iran demeurent légitimes. Elles sont l’expression de convictions profondes, animées par le rejet d’une opération perçue comme illégale et au service exclusif des visées hégémoniques d’Israël dans la région. On ne saurait reprocher à des citoyens, encore moins leur interdire, d’adopter des postures fondées sur des considérations morales ou religieuses. Celles-ci constituent le cœur de l’éthique de la conviction : elles rappellent que la politique n’est pas qu’une affaire de calculs et de conséquences, mais aussi de passions. Dans une société plurielle, ces deux approches ne doivent pas s’exclure, mais s’affronter dans le cadre d’un débat démocratique nécessaire.
