Pendant longtemps, les partis politiques au Maroc incarnaient réellement les sensibilités culturelles et idéologiques qui traversaient la société marocaine. Ils se chargeaient de produire des idées à travers leurs “intellectuels organiques”, de défendre les valeurs d’une frange de la société face à une autre, et d’alimenter l’espace public de débats et de propositions qui ont fait avancer le Maroc dans plusieurs domaines, notamment en matière de droits et de libertés.
Quand il fallait défendre des valeurs progressistes, les partis de gauche étaient là pour le faire ; et quand des principes conservateurs étaient en jeu, les citoyens qui y adhéraient pouvaient compter sur les islamistes ou l’Istiqlal pour les porter. La monarchie, pragmatique dans sa démarche, remplissait sa fonction d’arbitre entre les différents courants.
Pendant des décennies, le discours de la monarchie lui-même fut la synthèse “gramscienne” des positions des uns et des autres. Mais tout cela appartient désormais au passé. Les partis ont déserté le terrain des idées, une confusion totale s’est installée, et il est désormais difficile de distinguer qui est qui sur le terrain des valeurs. Pourtant, la société marocaine n’a pas cessé pour autant de changer et d’évoluer.
C’est désormais dans l’arène des réseaux sociaux que les discours sur les valeurs se développent et se confrontent. Ils ont leurs visages, connus ou anonymes, qui défendent et diffusent des idées sur ce que devrait être la société marocaine. Les politiques sont absents de ces débats et dépassés sur ce terrain. De ces débats fragmentés et souvent chaotiques, certaines tendances finissent pourtant par acquérir une cohérence idéologique reconnaissable. Il y a certes une part de manipulation, externe ou interne, mais l’existence de ces voix sur les réseaux est symptomatique de l’état de notre société.
“Parmi les courants qui irriguent le débat virtuel au Maroc, l’un se cristallise et prend forme, qu’on pourrait qualifier de ‘fascisant’”
Parmi les courants qui irriguent le débat virtuel au Maroc, l’un se cristallise et prend forme, qu’on pourrait qualifier de “fascisant”. Il avance en se drapant dans un discours agressif et mythifiant sur la nation. Il présente ceux qui émettent ou défendent une opinion critique ou nuancée comme des traîtres appartenant à une “cinquième colonne”, stipendiés par des intérêts étrangers ou animés par une haine de leur patrie. Il perçoit le Maroc comme une île entourée d’ennemis et de jaloux qui cherchent sa ruine.
Ce courant, de plus en plus vocal, s’exprime souvent par anathèmes, insultes et intimidations, tout en se présentant comme le porte-voix des valeurs de la tradition et de la civilisation marocaines. Son rapport à l’histoire du pays est sélectif, fait de mythes et de stéréotypes, mais ne résiste pas à l’examen des faits historiques. Il prétend parler au nom de l’Etat et de ses intérêts, alors qu’il est à l’encontre de ses choix profonds (constitutionnalisme, pluralisme politique, ouverture sur l’Afrique…). C’est encore un courant diffus, non structuré et désincarné, donnera-t-il naissance dans les années à venir à un parti ou à une organisation politique ? L’avenir nous le dira.
