Le football comme événement narratif total

Le football contemporain n’est plus seulement un sport. Il est un dispositif narratif. Chaque grande compétition produit des histoires, des héros, des promesses, mais aussi des injustices perçues, et parfois de la douleur. Ces récits structurent durablement la mémoire collective, souvent davantage que le score lui-même.
Lors de la CAN 2025, l’enjeu était d’autant plus fort que le Maroc cumulait plusieurs positions symboliques : pays hôte, acteur majeur du football africain, engagé dans une stratégie de visibilité et de reconnaissance internationales. La victoire attendue ne devait pas seulement consacrer une équipe, mais confirmer un récit national en construction.
Pour comprendre le déchaînement contre le Maroc durant la CAN 2025, il faut d’abord se demander : pourquoi ce même monde arabe et africain avait-il massivement soutenu le Maroc durant le mondial 2022 au Qatar ?
Car les mêmes mécanismes narratifs, émotionnels et algorithmiques peuvent expliquer les deux moments. Seule la position du Maroc a changé.
Au Qatar, le Maroc incarnait l’underdog héroïque conquérant les anciennes puissances coloniales. Il portait la revanche d’un continent qui attendait depuis longtemps cette victoire symbolique.
“Au Qatar, le Maroc était David. À la CAN, il est devenu Goliath”
A la veille de la CAN 2025 tout bascule. La capacité du Maroc à organiser selon des standards internationaux : infrastructures modernes, logistique efficace, visibilité mondiale, le positionne dans une nouvelle configuration. Il n’est plus celui qui défie le système : il est perçu comme « le système ».
Le basculement de la position du Maroc dans l’imaginaire continental a entraîné une requalification du récit de la réussite vers le soupçon et les accusations, jusqu’à la conviction largement partagée sur les réseaux sociaux d’une tricherie présumée.
Ce qui était célébré en 2022 comme une performance héroïque devient en 2025 un motif de rejet. Ce retournement du capital symbolique du Maroc ne tient pas aux faits, mais au récit et à l’imaginaire populaire : « au Qatar, le Maroc était David. À la CAN, il est devenu Goliath ».
La naissance d’un récit de soupçon à l’ère des algorithmes
Et c’est justement cette image, portée par ces nouvelles représentations et narratifs autour du Maroc, qui va enflammer les réseaux sociaux. Je dis enflammer, parce que le mécanisme d’action implique un passage de l’imaginaire au terrain des émotions. Or, ces émotions constituent le carburant d’une énergie collective qui, amplifiée par les réseaux sociaux, va nourrir une dynamique de dénigrement à l’égard du Maroc durant cette CAN 2025.
Ce récit structuré autour d’accusations de triche, de manipulation de l’arbitrage et de corruption, fonctionne comme un schéma explicatif total. Il ne repose pas sur des preuves stabilisées, mais sur une cohérence émotionnelle. Sa force ne tient pas à sa véracité, mais à sa capacité à produire un sentiment partagé d’injustice et de dépossession.
“Les réseaux sociaux produisent des chambres d’écho où les récits émotionnels s’imposent par leur viralité plutôt que par leur véracité”
Nous sommes ici au cœur du fonctionnement des communautés émotionnelles[1], amplifiées par les algorithmes qui fragmentent les discours et favorisent les polarités affectives. Les réseaux sociaux produisent des chambres d’écho où les récits émotionnels s’imposent par leur viralité plutôt que par leur véracité.
Dans cette économie de l’attention, l’émotion tend à remplacer la preuve, et la cohérence affective participe à produire ses propres régimes de véracité narrative. La déferlante narrative contre le Maroc est symptomatique de ces nouveaux régimes de vérité émotionnelle.
Elle devient un produit fonctionnel qui renforce la cohésion interne autour d’un récit alternatif, où la défaite du Maroc est célébrée comme une confirmation du récit de corruption, tandis que la victoire du Sénégal offrirait une réparation symbolique au continent.
Du soupçon à la délégitimation identitaire
Dans certains espaces numériques, la critique sportive a basculé vers la critique ontologique. L’enjeu n’est plus ce que le Maroc fait, mais ce qu’il est : « pas vraiment africain », « trop arabe » ou encore « trop proche de l’Europe ».
Ce glissement vers un discours nativiste s’est rapidement cristallisé autour de qui est « Africain » et qui ne l’est pas. Mais l’africanité ne peut être pensée comme une identité close ou homogène, comme le rappelle Achille Mbembe[2], à travers son concept d’« afropolitanisme ». C’est une condition relationnelle, traversée par des circulations historiques, culturelles et symboliques. Dans « Les Identités meurtrières »[3], Amin Maalouf montre également comment la violence symbolique naît lorsque l’on exige des individus ou des groupes qu’ils se réduisent à une seule identité, exclusive, figée, supposée pure.
Ce que révèlent certains récits numériques autour de la CAN, c’est un renforcement des « clôtures identitaires », et une intolérance persistante à la complexité et à la pluralité identitaire. Or le Maroc, pays africain, amazigh et arabe, méditerranéen et atlantique, illustre le paradigme de l’itinérance identitaire et territoriale qui caractérise l’histoire culturelle de l’Afrique selon Achille Mbembe.
Le récit national marocain : entre blessure, repli et fierté nationale
Les scènes du match de la finale opposant le Maroc au Sénégal se sont rejouées, reformulées et parfois radicalisées dans l’espace numérique, autour d’un récit national défensif centré sur la blessure symbolique et la protection du « nous ». Trois motifs s’articulent dans cette dynamique discursive.
Le premier est celui de l’isolement. Le Maroc y est présenté comme une nation seule, confrontée à une hostilité perçue comme continentale. Le match cesse alors d’être un événement sportif pour devenir le symbole d’un « nous contre tous », marquant une rupture relationnelle et un sentiment d’abandon collectif, invitant au retour à l’entre-soi et à la localité.
Ensuite, le motif de l’ingratitude subie. Le récit insiste sur la qualité de l’organisation, des infrastructures, mais plus encore sur celle de l’accueil. En retour, dans plusieurs vidéos virales, des utilisateurs dénoncent ce qu’ils présentent comme un excès de générosité : le Maroc serait trop accueillant, voire plus bienveillant envers les étrangers qu’envers ses propres citoyens. Ces contenus appellent à rompre avec ce qu’ils qualifient de manque d’amour propre. Le débat sur les valeurs nationales révèle une tension entre deux conceptions de l’identité nationale : l’une fondée sur l’ouverture et l’hospitalité, l’autre sur la priorité accordée aux citoyens.
Enfin, un troisième motif articule réussite et ressentiment. Dans cette lecture, les accusations de triche et de corruption exprimeraient un malaise face au succès et à la visibilité internationale du Maroc. Paradoxalement, elles seraient des révélateurs de l’évolution et de la modernisation du pays. Ces trois motifs fonctionnent comme des ressources narratives pour ériger un récit de repli et de réparation symbolique, visant à préserver la dignité collective, à maintenir la cohérence interne et à contenir la déception produite par la défaite.
Faire des clics un moteur d’identité nationale
« Je me lève à 03h du mat pour répondre aux commentaires plus concentré dans mon travail même kan je fais la prière je pense aux réponses k je vais dire 😭😂😂 ». Ce commentaire TikTok m’a fait réfléchir au coût du travail émotionnel numérique investi dans la production de ces récits.
Arlie Hochschild[4] nous explique que les individus gèrent leurs émotions selon des « règles de sentiments » socialement définies. Dans le cas de la CAN, ces règles semblent prescrire une mobilisation émotionnelle intense pour défendre son pays. Les publications, les « like » et les commentaires s’apparentent à des formes de microtravail digital, qui s’accompagne d’un coût de l’affect numérique : « Je ne dors plus je passe tt mon temps à faire la guerre dans les commentaires Mon Dieu je suis fatigué! ».
La fatigue, l’usure, le coût intime, presque corporel de l’engagement en ligne cristallise l’intensité vécue aux niveaux des diverses communautés émotionnelles, mais aussi le rôle du football en tant que vecteur d’identité nationale. La participation à ces débats en ligne s’apparentait à un devoir national.
Mais plusieurs voix des deux camps ont rapidement appelé à la retenue, au pardon, à rétablir les liens : « Quand la finale 🇲🇦 / 🇸🇳 est passé et tu te rends compte que tu as lâché des folies pendant ces 3 jours alors que tu es gentil de base et t’aimes tout l’monde ». Le caractère éphémère des plateformes numériques a sans doute favorisé cette remise en question. A mesure que l’exposition aux contenus polarisants diminuait, certains usagers ont pris conscience du pouvoir des réseaux sociaux : « La honte sur moi 😭 le pouvoir des réseaux c’est extra 💔 ».
Penser le contre-récit institutionnel
“Penser le football aujourd’hui, c’est penser la gouvernance des récits et saisir les risques politiques du vide narratif”
Les événements autour de cette CAN 2025 illustrent que le football contemporain se joue désormais sur au moins trois terrains simultanés : le terrain sportif, où se décide le score ; le terrain narratif, où se disputent les interprétations émotionnelles ; et le terrain imaginaire, où se cristallisent les significations durables.
C’est sur ce dernier terrain que s’est jouée une asymétrie narrative majeure. Face à la puissance des récits portés par les communautés émotionnelles algorithmiques, les discours institutionnels, techniques et fragmentés, n’ont pas réussi à proposer un contre récit émotionnel. Face à une émotion collective intense, les faits ne font pas le récit. Penser le football aujourd’hui, c’est penser la gouvernance des récits et saisir les risques politiques du vide narratif.
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Notes :
[1] Rosenwein, Barbara H. Emotional Communities in the Early Middle Ages. Cornell University Press, 2006.
[2] Mbembe, Achille. Sortir de la Grande Nuit. La Découverte, 2013.
[3] Maalouf, Amin. Les Identités meurtrières. Paris : Grasset, 1998.
[4] Hochschild, Arlie Russell. Le prix des sentiments. Au cœur du travail émotionnel. La Découverte, 2017 (trad. fr. de The Managed Heart, 1983).
