Une grosse douleur pèse sur “notre” cœur depuis la fin de ce fameux match Maroc-Sénégal du 18 janvier. Un sentiment d’injustice “nous” prend aux tripes. Le football, comme tout rituel collectif, est un révélateur. Il donne une occasion d’expression à ce qui n’a pas toujours l’espace pour se dire. Le Maroc a fait une belle CAN et il ne manquait que la victoire en finale pour couronner ce récit de succès. Ce n’est pas une simple déception sportive, c’est le sentiment d’assister, impuissants, au dénouement inattendu d’une espérance collective longuement nourrie.

Ce sentiment ne peut se comprendre indépendamment de ce qui l’a précédée en termes d’investissement collectif (infrastructurel, institutionnel, symbolique) dont l’ampleur explique en partie son intensité. Ce qui se joue n’est pas seulement la perte d’un match, mais l’effondrement d’un récit longuement préparé. Et c’est précisément là, dans cet écart entre l’attente et le réel, que s’enracinent les récits qu’il serait intéressant d’analyser.
L’émotion en partage
On pourrait croire que la colère, la frustration, le sentiment d’injustice relèvent de l’intime puisque chacun ressent ce qu’il ressent à son niveau. Mais il suffit de lire les posts sur les réseaux sociaux et d’écouter les conversations, pour constater que tout le monde ressent ou croit ressentir la “même chose” ou presque. Et surtout, que tout le monde l’exprime avec les mêmes mots qui racontent, à leur mesure, combien nous sommes inconsolables.
“La défaite du Maroc en finale de la CAN n’est pas une simple déception sportive, c’est le sentiment d’assister, impuissants, au dénouement inattendu d’une espérance collective longuement nourrie”
Nos émotions ne sont pas des jaillissements spontanés. Elles sont façonnées par des “règles de sentiment” [1] qui nous disent ce qu’il est approprié de ressentir et comment l’exprimer dans différentes situations. Après la fin du match, c’est comme si un script émotionnel collectif se mettait en place. Dans le langage utilisé pour parler de cette douleur, on n’entend pas seulement parler de déception sportive mais plus de “trahison”, de “blessure” et de “toxicité”. On reconnaît cette sémantique propre à la psychologie populaire et au développement personnel. Des mots qui habituellement servent à parler de relations entre individus sont mobilisés pour parler de nations entières.
Face à un résultat inattendu, toute collectivité cherche des explications. Et ces explications dépassent rarement le cadre de la performance elle-même. On observe généralement trois registres interprétatifs. Le premier relève de l’invisible : forces occultes, mauvais œil, énergies négatives. Le deuxième relève de la suspicion institutionnelle : arbitres corrompus, instances manipulées, règles du jeu truquées. Le troisième relève de la psychologie collective : jalousie des autres, envie, volonté de nuire à celui qui réussit. Ces trois registres remplissent une fonction sociale précise : maintenir la cohésion du groupe en externalisant la responsabilité de l’échec.
Il nous arrive, face à une situation décevante, de nous barricader dans un régime de soupçon permanent où toute critique devient complot, où tout revers devient trahison. Ces registres divergent aussi selon le narrateur. En parcourant aussi les commentaires et posts sur les réseaux sociaux, on observe un glissement qui fait passer d’un nationalisme de la ferveur à un moratlisme du ressentiment. Pour certains supporters sénégalais, la victoire n’était pas seulement sportive, elle était morale. Le Sénégal aurait “sauvé l’honneur d’un continent”. Cette lecture, il faut le dire, s’est parfois accompagnée de propos qui dépassaient le cadre sportif (des moqueries, des provocations, une jubilation qui ressemblait à de la revanche). Chacun se voit en justicier. Et dans cet affrontement de récits, la performance sportive elle-même disparaît presque entièrement. Ce qui compte, ce n’est plus ce qui s’est passé sur le terrain, mais ce qu’on croit savoir de ce qui s’est tramé en coulisses.
“Le match de football devient une arène où s’affrontent non pas des équipes, mais des récits sur le pouvoir, la domination et la résistance”
Des deux côtés de la défaite, le même schéma se déploie : il y a un complot quelque part, des gens qui magouillent dans l’ombre et puis il y’a les autres qui résistent, qui déjouent les plans, qui rétablissent la justice. Le match de football devient une arène où s’affrontent non pas des équipes, mais des récits sur le pouvoir, la domination et la résistance.
Un autre discours émaille les propos des commentateurs : Nous avons donné, accueilli et aidé. Nous avons été collectivement un peuple généreux. En parcourant les échanges sur les réseaux sociaux, je suis tombée sur une image qui m’a fait réfléchir : celle du salon marocain. Quelqu’un évoquait ce beau salon qui trône intact dans nos maisons et qu’on réserve aux invités. La famille, elle, vit dans les autres pièces, plus modestes. On s’efface pour donner le meilleur à l’autre. Cette image, mobilisée spontanément dans certains échanges condense, en une scène domestique, toute une vision du monde que ces discours portent en eux : nous serions un peuple éduqué à placer l’autre avant soi. L’hospitalité ne serait pas chez nous une simple politesse mais une éthique ou peut-être même une identité. Et c’est précisément cette représentation de soi qui peut expliquer ce sentiment d’injustice qui nous assaille. Si nous avons tant donné alors nous méritions au moins de la reconnaissance. De la gratitude.
Ce que ces discours expriment, c’est le sentiment d’un don sans retour. Nous avons donné, et l’autre n’a pas rendu. Pire : il a pris, et il nous a critiqué, il s’est retourné contre nous. On connaît la thèse de Marcel Mauss selon laquelle le don n’est jamais gratuit tant il crée de l’obligation, noue un lien, et appelle un contre-don. Quand ce cycle est rompu, quand l’autre reçoit sans rendre, quelque chose de fondamental est perçu comme brisé. Ce n’est pas seulement de l’ingratitude qui est dénoncée. C’est une rupture du lien social lui-même. Mais au-delà du fait que la certitude du don en soi mériterait d’être interrogée tant elle porte en elle la dette qu’elle impose ou la domination qu’elle masque,[2] sur le terrain, il n’y a pas de don. Il n’y a pas de dette morale. Il y a deux équipes, un ballon, et un “gagnant”.
Il y a aussi un moment où toutes ces tensions se cristallisent : le penalty raté. Brahim Diaz, le tireur, est devenu en quelques heures le réceptacle de toutes les contradictions. Les jugements à son égard sont fascinants par leur incohérence même. Pour les uns, il a péché par orgueil : en tentant une “Panenka”, il aurait privilégié sa gloire personnelle au détriment de la réussite collective. Il aurait voulu briller, se distinguer, alors que le moment appelait le sacrifice. Pour les autres, au contraire, il a été victime d’un complot : on lui aurait “demandé” de rater, pour ne pas “gâcher la fête” d’une finale qui devait avoir lieu au Maroc. La défaite aurait été programmée. Ces deux lectures quoiqu’incompatibles coexistent, parfois chez les mêmes personnes. C’est que la figure de Brahim Diaz permet de résoudre, imaginairement, un paradoxe : comment une équipe qui “méritait” de gagner a-t-elle pu perdre ? La personne qui est désignée comme responsable canalise la frustration en offrant un signe visible de l’échec.
Reste une question : ces émotions ne surgissent pas de nulle part. Il ne s’agit pas de les minimiser ou de les invalider. Elles sont réelles, profondes, et même légitimes. Mais elles s’appuient aussi sur des constructions identitaires : des manières de nous définir comme groupe, de tracer les frontières entre “nous” et “eux”, de hiérarchiser les appartenances.
Ces débats identitaires nous rappellent aussi le proverbe qui dit : “Moi et mon frère contre mon cousin. Moi et mon cousin contre l’étranger.” Cette formule décrit ce que les anthropologues appellent la “segmentarité” : un système où les solidarités s’emboîtent comme des poupées russes, où l’on est allié ou adversaire selon le niveau auquel on se place. Contre un ennemi lointain, tout le clan s’unit. Mais que l’ennemi disparaisse, et les divisions internes ressurgissent. Ce que l’on peut observer dans les discours, c’est une reconfiguration de ces segments. Les appartenances larges (l’africanité, l’arabité, la fraternité des peuples du Sud) sont soudain remises en cause. On resserre les rangs. On revient au cercle le plus proche. “On n’a que nous-mêmes et personne d’autre. On est seuls.”
Ces phrases, je les ai lues des dizaines de fois. Elles font écho à une vieille image qui revient beaucoup dans les discours ces derniers jours, celle du Maroc comme île. Abdallah Laroui, tout en la nuançant plus tard, l’avait formulée : coincé entre l’Atlantique, la Méditerranée, le Sahara et des frontières fermées à l’Est, le Maroc aurait évolué dans un entre-deux permanent, condamné à une singularité que les autres peinent à comprendre. Le dénouement de la finale a activé le débat autour de l’usage de cette notion et son interprétation parfois abusive dans ce contexte. Peut-être que ceux qui la mobilisent veulent plutôt exprimer ce sentiment insulaire d’être seul au monde, incompris et dire que plus le cercle se resserre, plus l’île devient petite.
Ce sentiment de solitude “collectif” n’est pas apparu d’un coup. On a pu observer ces échelles de segmentarité se déployer tout au long de la compétition, match après match, comme un feuilleton des allégeances et des ruptures. Le Sénégal, c’était le dernier cercle de fraternité, celui qui résisterait à tout. Et puis il y a eu comme un verdict ultime : non, finalement, on n’a que nous-mêmes. Personne d’autre. En quelques semaines, on a vu le “nous” se rétrécir progressivement, du monde arabe à l’Afrique du Nord, de l’Afrique du Nord au Maroc seul. Chaque déception a fait tomber un cercle de solidarité. Chaque friction a redessiné les frontières du groupe. C’est la segmentarité en action, en temps réel, sous nos yeux.
“Les réseaux sociaux sont des machines à amplifier le communautarisme émotionnel. En quelques heures, des milliers de personnes qui ne se connaissent pas se retrouvent à désigner le même ennemi”
Ce rétrécissement du “nous” est loin d’être propre aux Marocains. La victoire du Sénégal a été célébrée par certains non pas comme un succès sportif, mais comme une revanche contre le Maroc ; contre sa supposée arrogance ou son image de pays qui a réussi. Quand une communauté se sent humiliée, les frontières identitaires se durcissent. Et ce durcissement s’accompagne souvent d’un retour de discours qu’on croyait contenu.
Nous avons lu et entendu des mots (des deux côtés) qu’on aurait peut-être pas dits en temps ordinaire. La violence verbale n’a pas eu de camp unique. Des mots qui vont jusqu’à tracer des frontières “raciales”. Au moment où les émotions sont à vif, le “nous” cherche à se définir contre un “eux”. il s’agit aussi de se garder de psychologiser ces propos ou de les réduire à des pulsions individuelles, nous pouvons revenir sur plusieurs études sociologiques et historiques pour mieux les situer dans une histoire complexe des rapports entre les peuples du continent africain. [3]
Il s’agit aussi de préciser que les réseaux sociaux sont des machines à amplifier ce communautarisme émotionnel. En quelques heures, des milliers de personnes qui ne se connaissent pas se retrouvent à vibrer ensemble, se répéter les mêmes phrases et à désigner le même ennemi.
“Un match de football n’est jamais qu’un match de football. C’est une scène où se rejouent, sous forme condensée et ritualisée, des drames qui nous dépassent”
Un match de football n’est jamais qu’un match de football. C’est une scène où se rejouent, sous forme condensée et ritualisée, des drames qui nous dépassent. Des questions que nous n’osons pas poser frontalement. Des tensions que nous préférons ne pas voir. Les émotions collectives ne sont pas des fautes individuelles. Elles sont le produit d’une histoire, d’une éducation, d’un moment. Elles disent quelque chose de notre société, de ses grandeurs et de ses angles morts.
Une précision importante s’impose : les discours discutés dans ce texte ne sont pas représentatifs ni des Marocains ni des Sénégalais. Ce sont des tendances saisies dans les débats médiatisés et numériques. Il s’agit de saisir ce moment critique au sens sociologique du terme, pour comprendre comment se construisent ces discours, comment ils circulent et s’amplifient.
En terminant ce texte, je me suis demandée s’il avait apaisé quelque chose en moi. Mais non. La douleur est toujours là. Nous attendons une prochaine victoire ou simplement le droit de rester tristes un moment sans avoir à s’expliquer.
On entend dire “c’est juste un match, ce n’est rien”. Oui mais en même temps, c’est tout. Ce qui compte, c’est ce que nous décidons d’en comprendre. Ou de ne pas en comprendre.
Notes :
[1] Hochshild, Arlie Russell, 1983, The manager heart : commerzialisation of human feeling. Berkley : University of California Press.
[2] Bourdieu, Pierre, 1980, Le sens pratique, Paris : Editions de Minuit
[3] Nadia Khrouz, L’étranger au Maroc. Droit et pratiques (Paris: L’Harmatan, 2018).
A propos de l’autrice :
Leila Bouasria est enseignante-chercheuse en sociologie à la faculté des lettres et des sciences humaines d’Ain Chock, université Hassan II de Casablanca. Elle est également membre associée au Laboratoire de recherche sur les différenciations sociales et les identités sociales (LADSIS) et membre de la chaire Fatima Mernissi.
