Dernièrement, la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) a diffusé une note administrative autorisant les mères à demander l’établissement de la carte nationale d’identité pour leurs enfants mineurs, sans l’autorisation du père.

Immédiatement, la machine à communication s’est emballée : avancée historique, tournant décisif, victoire pour les femmes.
Mensonge.
Car la vérité est simple : une note administrative ne corrige pas une loi injuste. Elle la maquille. Elle la rend temporairement tolérable. Elle permet surtout d’éviter le seul débat qui compte : la réforme du Code de la famille.
Ce dernier est clair : la tutelle légale appartient au père. Lui seul décide, lui seul agit, lui seul représente juridiquement l’enfant. La mère élève, nourrit, soigne… mais ne décide pas. Tant que cette règle demeure, toute « avancée » qui la contourne sans la remettre en cause est juridiquement bancale et politiquement hypocrite.
La note de la DGSN a le mérite de pallier l’impuissance de la volonté politique, en panne depuis quelques décennies, mais elle n’a pas le pouvoir de réformer la loi. Elle la contourne discrètement, pour les besoins de l’administration, de la sécurité, du baccalauréat. Les droits, eux, attendront.
“Réformer en profondeur la Moudawana, c’est toucher au cœur du compromis politique que les partis entretiennent depuis des décennies : ne pas fâcher l’ordre patriarcal, quitte à sacrifier l’intérêt supérieur de l’enfant”
Aucun parti politique, ni conservateur ni progressiste, n’a trouvé à redire à une telle comédie sociale. Parce que réformer en profondeur la Moudawana, c’est toucher au cœur du compromis politique qu’ils entretiennent depuis des décennies : ne pas fâcher l’ordre patriarcal, quitte à sacrifier l’intérêt supérieur de l’enfant.
Quelques semaines plus tôt, lors de la cérémonie d’ouverture de l’année judiciaire 2026, la Cour de cassation donnait une autre démonstration magistrale de cette politique des miettes.
Dans une affaire glaçante, une femme porteuse de handicap mental demandait la reconnaissance de la filiation de l’enfant né du viol qu’elle avait subi. Le violeur, pourtant reconnu coupable, avait été condamné à un an de prison — une peine dérisoire, illégale au regard des minima prévus par la loi.
La Cour de cassation refuse la filiation.
Pourquoi ? Parce que l’enfant est né hors mariage. Mais attention : la Cour se veut moderne. Elle innove. Elle « compense ». Elle condamne le géniteur à verser 500 dirhams par mois… à titre de dommages et intérêts.
Dommages et intérêts pour quoi ? Pour quel préjudice ? La Cour ne le dit pas. Elle n’ose pas l’écrire. Mais elle le suggère sans ambiguïté : le préjudice, c’est d’être né, d’être né hors mariage.
Là encore, aucun parti politique n’a trouvé à redire à l’idée qu’un enfant puisse être juridiquement considéré comme un préjudice.
La honte est juridiquement transférée à l’enfant.
Voilà donc ce que produit la plus haute juridiction du pays : un enfant privé de filiation, privé d’identité, privé de droits, réduit à une indemnité mensuelle dérisoire pour réparer le scandale de son existence.
Reconnaître une filiation biologiquement établie ? Impossible. Trop subversif. Mais consacrer juridiquement l’idée qu’un enfant constitue un dommage ? Aucun problème. Ce n’est pas une erreur, c’est une ligne politique.
La même logique est à l’œuvre dans l’affaire de la carte d’identité : accorder aux mères la tutelle lorsqu’elles élèvent seules leurs enfants ? Impensable.
Alors on fait semblant. La stratégie est connue. Quand la réforme est trop risquée, on distribue des miettes : une note sans force de loi, une indemnité sans filiation… bref, une avancée sans droits.
Oui, les miettes valent mieux que rien. Mais elles sont aussi un outil de domination : elles donnent l’illusion du progrès tout en sanctuarisant l’injustice.
Certains partis, frappés d’une amnésie aussi sélective que commode, nous offrent parfois le spectacle indécent de postures performatives : ils feignent de réclamer des changements qu’ils se sont bien gardés de défendre lorsqu’ils détenaient le pouvoir, et qu’ils ont vertement critiqués lorsqu’ils émanaient du mouvement féministe marocain — qu’ils ont alors ouvertement accusé de promouvoir la débauche.
C’est ainsi qu’un ancien ministre de la Justice et ex-ministre des Droits de l’Homme (sic) s’est récemment illustré par un appel solennel à consacrer la filiation paternelle fondée sur un test ADN — proposition que le Conseil supérieur des oulémas avait fermement écartée lors des débats sur la réforme de la Moudawana en 2024. Le PJD aurait-il enfin reconnu que le mouvement féministe avait raison depuis le début ? Serait-il devenu plus progressiste que les progressistes eux-mêmes ? Ou assiste-t-on, une fois de plus, à une simple performance politique à l’approche des élections ? L’avenir nous le dira…
Toujours est-il que le discours ne fait pas la loi. Et voici ce que les partis politiques refusent encore d’entendre : les Marocaines ne sont plus un électorat captif. Elles savent désormais faire la différence entre un droit et une faveur, entre une réforme et une manœuvre, entre le courage politique et la communication.
“À l’approche des législatives, des questions simples se posent aux partis : aurez-vous enfin le courage de porter une réforme claire de la Moudawana ?”
À l’approche des législatives, des questions simples se posent aux partis : aurez-vous enfin le courage de porter une réforme claire de la Moudawana ? Reconnaîtrez-vous la filiation dès lors qu’elle est scientifiquement établie ? Consacrerez-vous l’égalité entre mères et pères ? Entre frères et sœurs ? Ou continuerez-vous à recycler les miettes en programme électoral ?
Qu’on se le dise clairement : les droits des enfants (filles et garçons) ne sont pas négociables. Ils ne se compensent pas par des artifices juridiques. Ils ne se marchandent pas en période électorale.
Les femmes marocaines ne demandent pas des arrangements administratifs. Les enfants marocains ne demandent pas des compensations symboliques. Elles et ils demandent des droits pleins, clairs, opposables.
Cette fois, il ne s’agit plus d’applaudir. Il s’agit de choisir. Et lors des prochaines législatives, ce choix se fera dans les urnes.
Assez des miettes. Exigeons la réforme. Exigeons l’égalité en droits. Exigeons la pleine protection de l’intérêt supérieur de l’enfant.
Et cessons d’applaudir ce qui n’est, au fond, qu’un renoncement maquillé en progrès.
