Devant nous, le déluge ! 

Par Abdellah Tourabi

Des dizaines de milliers de personnes quittant précipitamment leur foyer, une ville fantôme, l’armée déployée, des camps de fortune, une course contre la montre pour éviter une inondation monstrueuse, avec un énorme barrage qui déborde et une pluie diluvienne qui ne s’arrête pas… Hélas, il ne s’agit pas de scènes extraites d’une production hollywoodienne des années 1990, mais de la réalité, triste et inquiétante, vécue par les habitants de Ksar El Kébir cette semaine. Aucun Marocain né après l’indépendance n’avait connu pareille situation : l’évacuation d’une ville entière pour parer aux effets d’une catastrophe naturelle. Il convient de saluer ici les efforts déployés par les différentes autorités publiques, mobilisées pour mener à bien cette opération et garantir la sécurité des habitants. Sans cette mobilisation, on aurait pu assister à un drame infiniment plus grave que celui qui s’est déroulé à Safi en décembre dernier, et qui a provoqué le décès d’une quarantaine de personnes.

Malheureusement, ces scènes vont devenir récurrentes et feront partie de nos vies dans les années à venir. À moins d’être climato-sceptique comme Donald Trump, force est de constater ce que les experts annoncent depuis des décennies : les effets du réchauffement climatique sont là. L’eau est le plus grand marqueur de ce changement. Son cycle est totalement déréglé, accéléré, et l’on assiste, au Maroc et ailleurs, à de longues périodes de sécheresse intense couplées à des phases de fortes précipitations. Il existe une production scientifique abondante sur le sujet et des rapports émis par des organismes internationaux mettant en garde contre les effets dévastateurs de ce phénomène.

Au Maroc, un excellent diagnostic a été fait en 2009, dans le cadre de la stratégie nationale de l’eau présentée devant le roi Mohammed VI. Cette stratégie préconisait déjà, il y a 17 ans, les mesures (transfert de l’eau du nord vers le sud, stations de dessalement…) que nous mettons actuellement en œuvre dans le stress et la précipitation. Que de temps perdu en conflits entre départements ministériels et en prédominance d’intérêts court-termistes. Nous y reviendrons dans une autre chronique.

“Face aux défis climatiques, on agit dans l’urgence, en pensant que la technologie et l’ingénierie peuvent tout résoudre”

Abdellah Tourabi

L’écologie est un angle mort dans nos politiques publiques et dans notre vie politique nationale. Pendant longtemps, le terme même a été réduit à une série de gestes individuels qui définissent le “bon citoyen”. On la conçoit comme un luxe réservé aux pays riches, tandis que ce qui compterait pour un pays comme le nôtre, c’est la croissance et la production. D’ailleurs, l’expression “développement durable” que nous utilisons pour désigner l’écologie renvoie à cette malheureuse vision productiviste. Face aux défis climatiques, on agit dans l’urgence, en pensant que la technologie et l’ingénierie peuvent tout résoudre. Ce qui se passe ces dernières années, ces cycles de sécheresse et d’inondations, doit nous pousser à intégrer la dimension écologique dans tout notre logiciel politique et décisionnel. En espérant qu’il ne soit pas trop tard.

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