Dimanche dernier, à la sortie du complexe Moulay Abdellah de Rabat, après la finale de la CAN opposant le Maroc au Sénégal, régnait une ambiance étrange et inhabituelle : les supporters marocains marchaient hébétés, sans se parler ni commenter les faits du match. Ils semblaient ni tristes ni heureux, le regard vide et la tête baissée. Un état de sidération totale. Ils ne comprenaient pas ce qui s’était passé pendant cette dizaine de minutes : la décision de l’arbitre d’accorder un penalty au Maroc, les réactions regrettables des joueurs et des supporters sénégalais, l’incompréhensible panenka de Brahim Diaz, et la perte d’un trophée que cette génération exceptionnelle de joueurs aurait mérité de remporter. Triste dénouement pour une fête sportive où tout avait été exemplaire pendant un mois : une organisation impeccable, des infrastructures irréprochables et un public joyeux et accueillant.
“Après la finale de la CAN, nous avons observé l’hypertrophie de l’égo collectif, un nationalisme agressif et à fleur de peau qui voit des ennemis partout et se nourrit de complots et d’illusions de puissance”
Mais le lendemain de cette étrange défaite, nous avons assisté au pire. Un miroir hideux tendu à nos passions tristes, à nos frustrations et à nos illusions. Sur les réseaux sociaux et dans certains médias, on a vu déferler un discours raciste, condescendant à l’égard des pays africains, présentant le Maroc comme une île assiégée par des ennemis jaloux de sa réussite. Tout se mélangeait en une indigeste bouillie : le sport, la politique, les fake news et les théories du complot. Devant une telle excitation chauvine et populiste, il est devenu difficile de tenir un discours rationnel, capable de replacer les choses dans leur véritable contexte et leurs dimensions réelles. La meute hurlait : il fallait hurler avec elle ou se taire.
Une séquence qui a condensé, en quelques heures, ce que l’on observe de plus en plus chez nous : “l’algérianisation” des esprits au Maroc. Il s’agit de l’hypertrophie de l’égo collectif, de ce nationalisme agressif et à fleur de peau qui voit des ennemis partout et qui se nourrit de complots et d’illusions de puissance. La moindre réussite devient un événement national où l’on bombe le torse et sort le drapeau, tandis que le plus insignifiant des problèmes se transforme en objet de querelle et de fierté mal placée. Certains de nos médias, au lieu d’informer les citoyens et d’élever leur conscience, ont été contaminés par ce virus et sont devenus des plateformes d’insultes, de calomnies et de crêpages de chignons. Une situation malsaine qui transforme notre société en une entité composée d’individus tendus, névrosés et bêtement agressifs.
“Soyons et défendons ce qui fait réellement notre force et notre particularité : une nation de tempérance, de bienveillance et d’accueil”
“Si tu plonges longuement ton regard dans l’abîme, l’abîme finit par te regarder”, écrivait Nietzsche en son temps, pour mettre en garde contre le risque de se perdre soi-même en menant certains combats. Soyons et défendons ce qui fait réellement notre force et notre particularité : une nation de tempérance, de bienveillance et d’accueil.
