“Yves en scène” : quand Saint Laurent faisait son show

Au musée Yves Saint Laurent à Marrakech, l’exposition “Yves en scène” révèle une facette essentielle et souvent méconnue du couturier : sa passion pour le théâtre, le music-hall et la dramaturgie du geste. Plus qu’un costumier, on découvre un véritable metteur en scène du vivant.

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Au musée Yves Saint Laurent à Marrakech, l’exposition “Yves en scène” révèle une facette essentielle et souvent méconnue du couturier : sa passion pour le théâtre, le music-hall et la dramaturgie du geste. Plus qu’un costumier, on découvre un véritable metteur en scène du vivant. Crédit: Yassine Toumi/TelQuel

On a longtemps “réduit” Yves Saint Laurent à un vestiaire, des défilés, des silhouettes devenues mythiques : le smoking, la saharienne, la robe Mondrian… “Yves en scène”, la nouvelle exposition du musée Yves Saint Laurent Marrakech, explose ce cadre étriqué en nous plongeant dans l’un des cœurs battants de son œuvre : les arts du spectacle.

Du théâtre au ballet, du music-hall à la scène pop, “Yves en scène” montre bien que, pour lui, le vêtement n’a jamais été une fin en soi, mais un langage, un outil narratif, un moyen de faire surgir l’émotion. À travers une scénographie immersive mêlant costumes, dessins et archives, l’exposition nous rappelle que la mode, loin d’être superficielle, dialogue avec la culture, la littérature et l’histoire des formes.

Au musée Yves Saint Laurent à Marrakech, l’exposition “Yves en scène” révèle une facette essentielle et souvent méconnue du couturier : sa passion pour le théâtre, le music-hall et la dramaturgie du geste. Plus qu’un costumier, on découvre un véritable metteur en scène du vivant.Crédit: Yassine Toumi/TelQuel

Naissance d’un regard dramatique

La passion de Yves Mathieu-Saint-Laurent (1936-2008) pour la scène naît à Oran, à l’âge de 13 ans, lors d’un choc esthétique fondateur : il assiste à une représentation de la pièce L’École des femmes de Molière. L’adolescent crée alors, dans une caisse en bois rehaussée d’un fronton en arabesques, “L’Illustre Théâtre”. Il habille ses figurines de morceaux de draps et d’échantillons de textiles coupés dans les robes de sa mère et donne des représentations devant les yeux émerveillés de ses sœurs et de ses cousins. “

Yves en scène” met en lumière cette vocation précoce à travers les maquettes de “L’Illustre Théâtre”, mais aussi à travers des projets de jeunesse, auxquels il collabore au début des années 1950 : La Reine Margot, L’Aigle à deux têtes ou encore Le Balayeur.

En 1956, il réalise les décors du ballet Musique de Foire présenté à Nice puis à Monte-Carlo. La presse salue alors la “somptuosité” du décor “provoquant, dès le lever de rideau, des mouvements d’admiration”. Cette reconnaissance précoce se confirme en 1964 lorsqu’il conçoit les costumes de la pièce Le Mariage de Figaro de Beaumarchais, mis en scène par Jean-Louis Barrault. La critique note alors qu’il réussit à différencier ses créations pour le théâtre de celles qu’il imagine pour sa maison de couture, la preuve d’une véritable culture scénographique.

Stephan Janson, co-commissaire de l’exposition, « YSL En scène ».Crédit: Yassine Toumi/TelQuel

Le coup de théâtre Saint Laurent 

Croquis pour Arletty dans la pièce Les Monstres sacrés de Jean Cocteau. 1966. Gouache et feutre sur papier.Crédit: © Yves Saint Laurent - Fondation Pierre Bergé.jpg

Au fil des salles, on découvre une véritable chronologie des créations scéniques du couturier. Théâtre, ballet, music-hall… chaque discipline lui permet d’exprimer tout l’éventail de son talent, toute son imagination.

Dans Les Monstres sacrés de Jean Cocteau en 1966, il habille l’iconique Arletty d’une robe de sequins argentés qui marquera sa dernière apparition sur scène. Dans Notre-Dame de Paris, adapté en ballet par Roland Petit en 1965, il conçoit des costumes inspirés des vitraux de la cathédrale, faisant dialoguer Victor Hugo et Mondrian.

Son travail avec Roland Petit est omniprésent : Cyrano de Bergerac en 1959, Les Forains, La Rose malade en 1973 avec Maïa Plissetskaïa (prima ballerina assoluta du Bolchoï), ou encore Shéhérazade en 1974. À chaque fois, ses créations sont un moteur de jeu. La ballerine russe confiera d’ailleurs que danser dans un costume d’Yves Saint Laurent l’aidait à mieux comprendre son personnage.

Cette approche atteint une forme d’apothéose dans le music-hall, notamment avec La Revue (1970) puis Zizi je t’aime ! (1972) au Casino de Paris : érotisme, humour et démesure visuelle se mêlent à une grande précision plastique.

C’est dans cet esprit que résonne la célèbre confession du couturier à l’autrice et journaliste Edmonde Charles-Roux : “La rapidité. Au music-hall, tout est là. Pour créer un monde : trois accessoires. Alors, avec un paquet de plumes noires faire un grand chapeau. Le jucher sur une grande fille toute noire, toute nue et quand elle entre en scène, que ce soit ça le coup de théâtre et rien que ça. (…) Avoir en même temps le sens de la démesure et de la carte postale. Et puis, le music-hall, plus encore que le théâtre, c’est la vie à l’envers. Les matériaux pauvres font riches et inversement. Oublier l’habituel… pas facile.” (Les Lettres françaises, 8 mars 1972)

Au musée Yves Saint Laurent à Marrakech, l’exposition “Yves en scène” révèle une facette essentielle et souvent méconnue du couturier : sa passion pour le théâtre, le music-hall et la dramaturgie du geste. Plus qu’un costumier, on découvre un véritable metteur en scène du vivant.Crédit: Yassine Toumi/TelQuel

Cette pensée trouve une incarnation saisissante dans l’une des silhouettes de scène exposées au musée, créée en 1978 pour L’Aigle à deux têtes de Jean Cocteau, montée au Théâtre de l’Athénée (dirigé par Pierre Bergé à l’époque) par Louis Jouvet. Yves Saint Laurent a imaginé une longue robe noire, fluide, d’une austérité volontaire, traversée par une ample draperie rouge vif jetée sur l’épaule, comme un éclat dramatique.

Le rouge, chez lui, n’est jamais un simple ornement : il est tension, émotion, point de bascule visuel. Le couvre-chef (façon Fès) structuré prolonge la verticalité de la silhouette tandis que quelques bijoux dorés, portés comme des insignes, achèvent de transformer le vêtement en véritable déclaration scénique. Ici, le costume n’illustre pas le rôle, il l’incarne.

Au musée Yves Saint Laurent à Marrakech, l’exposition “Yves en scène” révèle une facette essentielle et souvent méconnue du couturier : sa passion pour le théâtre, le music-hall et la dramaturgie du geste. Plus qu’un costumier, on découvre un véritable metteur en scène du vivant.Crédit: Yassine Toumi/TelQuel

L’avènement d’YSL 

L’exposition invite enfin à relire l’évolution de la signature du couturier comme un récit symboliqueCrédit: DR

L’exposition invite enfin à relire l’évolution de la signature du couturier comme un récit symbolique. Le jeune Yves Mathieu-Saint-Laurent signe d’abord de son nom complet, puis le simplifie en Yves Saint Laurent, avant de choisir l’épure : YSL.

Trois lettres qui s’émancipent de l’individu pour incarner une vision. Cette transformation accompagne son entrée dans l’histoire culturelle, bien au-delà du seul champ de la mode.

“Yves en scène” souligne avec finesse les liens profonds entre son travail et le grand répertoire littéraire : Cocteau bien sûr, mais aussi Molière, Racine, Euripide ou Victor Hugo.

À travers eux, le créateur détruit l’idée tenace que la mode serait étrangère à la culture savante. En donnant corps aux mots, Yves Saint Laurent prouve que la mode peut être un art majeur, capable de dialoguer avec la littérature, la musique et le théâtre dans un même geste créatif.

L’exposition se poursuivra jusqu’en janvier 2027.

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