Le Boualem et le paradoxe de la CAN : billets indisponibles et stade vide

Par Réda Allali

Nous y sommes enfin, les amis, la CAN est chez nous. Le Boualem est tout excité. Il va devenir un peu le centre du monde pendant un mois, regarder du foot une bonne partie de la journée, en parler le reste du temps et, dans ses moments libres, scruter sur son écran les productions désopilantes des supporters les plus créatifs. Car, il faut bien le dire, histoire d’attaquer cette page dans la bonne humeur, les Marocains sont rarement décevants quand ils décident de s’attaquer en masse à un sujet populaire pour produire du rire. 

On peut le dire “la tête rouge” : il règne dans nos internets une créativité débridée, désormais soutenue par cette diablerie d’intelligence artificielle qui s’avère souvent irrésistible. Voilà donc dans quelle ambiance baigne le Guercifi. Il fut un temps où on lui reprochait son obsession pour le football, mais, maintenant, on le sait : il était juste en avance sur son époque, puisque, aujourd’hui, c’est le monde entier qui est possédé. Cette longue introduction étant faite, il faut maintenant qu’il vous raconte son expérience de spectateur. 

Figurez-vous que le bougre a décidé d’assister au match Mali-Zambie, joué à quelques minutes de son logis, et merci. Il faut commencer par préciser que toutes ses tentatives pour assister aux matchs du Maroc se sont soldées par de spectaculaires échecs. Il est très difficile de décrire comment on en est arrivés là, mais le fait est établi que, avec le temps, les supporters historiques comme le Boualem ont été progressivement écartés des manifestations de leur équipe de cœur. La population de l’équipe nationale a muté, et il n’y a plus sa place, il n’y a pas de quoi hurler à l’infamie, ce n’est que l’évolution du monde. 

Mais ce n’est pas le sujet. Pour aller voir Mali-Zambie, notre héros a dû télécharger deux applications, produire des mots de passe avec des chiffres, des lettres, des majuscules, des minuscules et même quelques symboles ésotériques. Il a dû, à chaque connexion, jongler entre les codes de confirmation, copier et coller une masse ridicule de chiffres et de lettres, il a même pensé un instant qu’il n’était pas assez intelligent pour assister à ce match. Il s’est tellement acharné sur son téléphone qu’il a craint, le malheureux, une panne de batterie qui, en ces temps numériques, équivaut à une mort sociale. 

Le jour du match Mali-Zambie, il n’y a plus de tickets en vente sur le Web, mais le stade est vide. Et personne n’a pensé à ouvrir quelques honorables guichets à l’entrée du complexe…”

Réda Allali

Et puis, le jour du match arrive, et le bougre décide de mobiliser ses potes pour l’accompagner. Sans peine, il parvient à convaincre une dizaine d’amis, mais les tickets ne sont plus en vente. Le stade est vide, mais il n’y a plus de ticket en vente sur le Web. “Comprenez devenez fou”. Et, bien entendu, personne n’a pensé à quelques honorables guichets à l’entrée du stade pour vendre des places : ce genre d’antiquité, qui marchait fort bien, est désormais considéré comme honteux. La vente en ligne, censée faciliter les choses, nous a englués dans une toile virtuelle terriblement frustrante. 

Peut être qu’il faudrait revenir à la base et regarder les choses avec simplicité : il y a des gens avec de l’argent dans leur poche, des places vides à quelques centaines de mètres de ces gens, et un match qui va débuter dans dix minutes. Pourquoi ne peuvent-ils pas entrer ? Pourquoi ce match se joue-t-il devant des tribunes vides ? Parce que le moyen a effacé la fin. Un peu comme les réseaux sociaux qui nous coupent du monde au lieu de nous rapprocher ou la voiture qui nous fait perdre du temps au lieu d’en gagner, nous nous sommes livrés à la technologie en oubliant à quoi elle devait servir. C’est tout pour la semaine, et merci.

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