Fast life contre art de vivre, Marrakech en surchauffe

Marrakech a longtemps conservé des manières alanguies : le temps s’arrêtait, la vie semblait s’écouler plus lentement, doucement, sans se presser. Aujourd’hui, la ville rouge accélère, s’agite, s’embrase la nuit. Elle fatigue autant qu’elle fascine. Et pourtant, on y retourne. Toujours.

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Il y a des villes qui lassent parce qu’elles ne changent pas. Et d’autres, comme Marrakech, qui épuisent parce qu’elles changent un peu trop vite… et trop fort. Depuis quelques années, ceux qui la connaissent bien soupirent en chœur : “Marrakech est devenue fatigante” .

“Dans les années 1990, Marrakech était un cocon. Aujourd’hui, elle pulse comme une métropole de la nuit, attirant un public international avide de sensations fortes”

Farah Nadifi, journaliste lifestyle

Trop de fêtes, trop de monde, trop d’embouteillages, trop de tout. Une ville qui ne dort plus, qui performe, qui s’exhibe. Pourtant, jadis le temps s’y écoulait plus lentement qu’à Casablanca ou Rabat. Et c’est ce qui faisait son charme.

Dans les années 1990, Marrakech était un cocon. Un grand village solaire où l’on venait ralentir, se fondre dans une temporalité molle, presque paresseuse. Aujourd’hui, elle pulse comme une métropole de la nuit, attirant un public international avide de sensations fortes. Entre ces deux Marrakech, une ligne de fracture s’est dessinée. 

Quand Marrakech prenait tout son temps

J’ai grandi à Marrakech dans les années 1990, nous confie Mouna, avant d’aller étudier puis m’installer à Casa à mon retour. C’est vrai que, très jeune, on s’y ennuyait à mourir, mais en revenant ce sentiment m’a manqué”. On flânait dans la médina sans but précis, confie Mouna, qui poursuit : “Entre copines on y allait pour acheter de la lingerie bon marché ou s’offrir nos cadeaux d’anniversaire dans une bijouterie”.

Il fut un temps où un séjour à Marrakech s’apparentait presque à une retraite. On y arrivait pour disparaître : dans un riad silencieux, dans l’ombre d’un patio, dans la lenteur d’un déjeuner qui n’en finissait pas. On lisait à l’ombre des orangers, on faisait la sieste sans culpabilité.

Le farniente n’était pas un luxe, c’était une évidence. Ce Marrakech-là attirait artistes, écrivains, esthètes, familles aussi. On venait y respirer : c’était le paradis des asthmatiques en quête d’un peu de répit. Le soir, quelques tables, de longues conversations, des nuits calmes. Une ville refuge, thérapeutique même.

La bascule : fast life, clubbing et réseaux sociaux

Puis Marrakech est devenue désirable autrement. Plus visible. Plus bruyante. Épinglée sur la carte du grand chelem du clubbing mondial : rooftops bondés, DJ internationaux, brunchs en continu, soirées qui débordent sur la rue. La fête s’est professionnalisée, l’hospitalité s’est industrialisée.

La ville ocre attire une clientèle jeune, festive, pressée, venue tester ce qu’on appelle, sur TikTok ou Instagram, le ‘Marrakech effect’, en trois jours intensifs. (…) Marrakech est devenue une destination de performance sociale

Farah Nadifi, journaliste lifestyle

La ville a changé de rythme”, pointe Youssef, dont les parents ont emménagé à Marrakech début 2000. Leur rue, dans l’Hivernage, était la plus calme au monde : une voiture qui passait toutes les quatre heures, une calèche de touristes de temps en temps… Maintenant, nous sommes encerclés de boîtes, bars, etc. Plus une nuit ne se passe dans le calme”.

La ville ocre attire une clientèle jeune, festive, pressée, venue tester ce qu’on appelle, sur TikTok ou Instagram, le “Marrakech effect”, en trois jours intensifs. On ne flâne plus, on enchaîne : piscine, cocktail, sunset, dîner, club, after. Marrakech est devenue une destination de performance sociale.

Preuve en est la tendance du “haul Marrakech”, c’est-à-dire la présentation sur TikTok des achats réalisés sur place. Le butin affiché est d’ailleurs systématiquement identique. Pour ceux qui l’ont connue autrement, la fatigue est là : le bruit, la circulation, la musique omniprésente dans les restaurants ou magasins, et l’impression que la ville se joue plus qu’elle ne se vit.

Sécurité et vie urbaine 

Cette sensation de fatigue urbaine s’entend aussi dans les discussions autour de la sécurité et de la vie dans l’espace public. Les autorités ont multiplié ces dernières années les plans de police pour répondre à des comportements perçus comme excessifs : arrestations massives et saisies de véhicules pour mettre un frein aux rodéos urbains et autres comportements dangereux au volant, afin de restaurer la tranquillité sur les grands axes et dans les quartiers touristiques.

Ce n’est pas un hasard si ces opérations font parler d’elles : elles reflètent une ville en tension, tiraillée entre l’exigence d’un tourisme mondain et la préservation d’un cadre de vie supportable pour les habitants. Pour certains, ces opérations viennent rappeler que Marrakech n’est plus ce village où la vie urbaine se déroulait au ralenti.

Deux Marrakech, deux styles de vie

Marrakech semble divisée. D’un côté, ceux qui aiment cette énergie nouvelle, cette effervescence, cette liberté nocturne. De l’autre, ceux qui cherchent encore le silence, les matins lents, les lieux sans logo ni DJ

Farah Nadifi, journaliste lifestyle

Aujourd’hui, Marrakech semble divisée. D’un côté, ceux qui aiment cette énergie nouvelle, cette effervescence, cette liberté nocturne. Pour eux, la ville est vivante, moderne, connectée au monde. Elle assume enfin son statut de cité globale. De l’autre, ceux qui cherchent encore le silence, les matins lents, les lieux sans logo ni DJ.

Ils se lèvent tôt, cherchent l’ombre des riads, se réfugient dans les montagnes de l’Atlas à la première occasion. Ils désertent certains quartiers, certains jours, certaines heures. Ces deux tribus cohabitent, se croisent parfois, s’évitent la plupart du temps. Elles se disputent symboliquement la ville : son âme, son rythme, son avenir.

Marrakech fatigue, mais ne lasse pas

Mais cette fatigue n’est pas un rejet. Les habitués apprennent à la contourner : hors saison, hors week-end, hors centres trop exposés. Ils recréent leur Marrakech personnelle, plus intime, plus respirable. Malgré tout, on y revient. Comme attirés par un aimant mystique.

Parce qu’au fond, la ville ocre reste incomparable. Parce qu’au détour d’une ruelle, dans le silence du petit matin, la ville se révèle encore. Parce qu’un thé pris sur un toit calme peut effacer une nuit trop bruyante. Parce que la lumière, unique au monde, réconcilie toutes les contradictions. Marrakech fatigue, oui. Mais elle n’ennuie jamais.

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