Une CAN sous apnée 

Par Nassim El Kerf

Il y a des compétitions qui arrivent avec fracas, et d’autres qui s’installent lentement, presque insidieusement, jusqu’à rendre l’air irrespirable. Cette CAN appartient à la seconde catégorie. À quatre jours du coup d’envoi, le Maroc n’est pas encore entré sur un terrain, mais il joue déjà un match. L’enjeu ? Son image, sa stature, sa cohérence sportive. Un match que peu de nations africaines peuvent se permettre de disputer.

Car le Maroc n’accueille pas seulement une Coupe d’Afrique. Il accueille l’Afrique du football. Pays locomotive, vitrine assumée, carrefour sportif et logistique, le royaume se présente tel qu’il est devenu : une puissance installée, davantage dans la promesse que dans l’effet d’annonce. Infrastructures solides, organisation huilée, savoir-faire rodé. Et, surtout, une légitimité sportive construite à coups de résultats, pas de discours.

Or c’est précisément là que la pression change de camp. Ou plutôt qu’elle s’intensifie. Pendant que l’équipe première se prépare dans le silence tendu des grands rendez-vous, les autres sélections marocaines gagnent. Les U20 sont champions du monde. Les locaux ont remporté le CHAN. L’équipe A’ est en finale de la Coupe arabe au moment où nous écrivons ces lignes. Cette accumulation de performances dessine un paysage clair : le football marocain gagne partout, tout le temps, à tous les étages. Sauf peut-être là où on l’attend le plus. Sauf là où le verdict est le plus cruel. Cette dynamique, aussi vertueuse soit-elle, met Walid Regragui et son groupe sous pression. Une pression inédite. Non pas celle de l’espoir, mais celle de la continuité. Il leur faut être à la hauteur d’un système qui fonctionne, d’un pays qui avance, d’un football qui ne se contente plus de promesses. Quand tous gagnent autour de vous, ne pas gagner devient presque une anomalie.

Jamais une CAN n’a bénéficié d’un tel dispositif. Palaces et cinq étoiles, centres de récupération dernier cri, stades d’entraînement dédiés à chaque sélection, horaires choisis par les sélectionneurs eux-mêmes. Une attention portée au moindre détail, pensée comme une démonstration. Celle d’un pays prêt. Prêt pour cette CAN, mais aussi pour 2030. Prêt à accueillir le monde, sans trembler.

“Le 18 janvier prochain, l’histoire ne retiendra ni les hôtels, ni les centres de récupération, ni les stades. Elle ne retiendra qu’une chose : qui soulève le trophée”

Nassim El Kerf

Mais tout cela ne pèsera pas lourd si le terrain ne suit pas. Le football est cruel dans sa simplicité. Regragui le sait. Les joueurs le savent. Le 18 janvier prochain, à Rabat, l’histoire ne retiendra ni les hôtels, ni les centres de récupération, ni les stades annexes. Elle ne retiendra qu’une chose : qui soulève le trophée.

Dans notre imaginaire collectif, une finale sans le Maroc semble presque impossible. La pensée s’y aventure, recule, se bloque, revient en arrière. Comment imaginer une CAN au Maroc sans Hakimi et les siens lors du rendez-vous ultime ? Comment imaginer un tel échec sans que quelque chose ne se fissure ? Alors on choisit l’autre voie. Celle de l’espoir maîtrisé. On pense au but libérateur, à ce match gagné dans la douleur, à ce moment de doute avant l’explosion. On se projette, malgré nous, avec des frissons qu’on n’ose pas toujours avouer. Parce qu’au fond, c’est peut-être ça, le vrai poids de cette CAN : non pas l’obligation de gagner, mais l’incapacité collective d’imaginer autre chose qu’une victoire.

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