Dans un monde idéal, la Coupe arabe devrait servir de vitrine à l’unité arabe, une sorte de grande photo de famille où l’on pose bras dessus, bras dessous, pour montrer au reste de la planète que, malgré nos défauts, on sait au moins s’accorder autour d’un ballon. Mais dès que l’arbitre siffle le début d’un match, c’est l’inverse : on oublie l’unité, on range la fraternité, et on se surprend à souhaiter la chute du voisin maghrébin face à un cousin asiatique dont on ne connaît que l’aéroport et la compagnie aérienne.
Au Maroc, on dit pourtant : “Jarek laqrib, oula khouk lb3id” (mieux vaut un proche voisin qu’un frère éloigné). Un proverbe qui ne s’applique pas au football, clairement. Rien de plus simple que de vérifier : il suffisait de regarder le match Tunisie–Syrie en ouverture de cette Coupe arabe. Le coup franc syrien a fait bondir les terrasses de cafés. Les réseaux ont suivi, évidemment, avec ce goût habituel pour la vanne borderline, celle qu’on supprime puis qu’on reposte quelques minutes plus tard parce que “wallah, elle est trop drôle”. Et tout ça à trois semaines d’une CAN.
“À Doha, les Maghrébins se mélangent, rient, marchent et mangent ensemble. Mais ne vous y trompez pas : derrière les sourires, chacun prie pour que l’autre se prenne une valise au prochain match”
Pendant ce temps, à Doha, l’ambiance est nickel. Dans les ruelles de Souk Waqif, les Maghrébins se mélangent, rient, marchent et mangent ensemble. Mais ne vous y trompez pas : derrière les sourires, chacun prie pour que l’autre se prenne une valise au prochain match. Et pourtant, de l’autre côté du continent, chez les Arabes du Moyen-Orient, un drôle de patriotisme régional existe bel et bien. Unis par la volonté de prouver qu’ils peuvent, eux aussi, faire leurs preuves, voire dominer, dans ce sport où le Maghreb fait toujours une meilleure impression en Coupe du Monde. Quand un pays du Golfe affronte un pays du Maghreb, tous les stades du Moyen-Orient semblent se souder derrière le même maillot. Une forme de solidarité sportive qui tiendrait du miracle chez nous.
Pourquoi pas nous, alors ? Peut-être parce que nos rivalités sont trop anciennes, trop charnelles. Entre Marocains, Algériens, Tunisiens et Égyptiens, la courtoisie s’arrête au protocole : ensuite, c’est le chacun pour soi le plus assumé possible. Le slogan “Maghreb United” marche sur un t-shirt, dans un studio, jamais sur une pelouse. Cette Coupe arabe le rappelle : le football reste le moyen le plus pacifique inventé pour nourrir l’égo des peuples. Une compétition où chaque pays veut prouver que c’est lui le patron. Lors de la première journée, seul un Nord-africain a gagné : le Maroc. La Tunisie a chuté, l’Égypte a traîné les pieds contre le Koweït, l’Algérie n’a pas trouvé la faille face au Soudan. On attendait des félicitations, des remerciements, pour avoir “sauvé” l’honneur. Jamais ! Et c’est tant mieux, ça fait monter la température avant la CAN.
Nos Lions, eux, avancent sous les projecteurs. Favoris naturels, même en alignant une équipe B faite de locaux et de joueurs du Golfe. Ils sont les premiers arabes du classement FIFA (11e), bien installés dans ce statut qu’on adore nous rappeler pour mieux guetter la moindre glissade. La vérité, c’est que ce tournoi ne réunit personne. Même les arbitres viennent des quatre coins du monde, sauf du nôtre. On pensait célébrer la grande famille ; on assiste juste à un concours d’égo sous air conditionné. Mais, entre nous, quoi de plus pacifique que de régler ses querelles à travers un ballon ?
