Pour les Marocains, le football est un sport qui se joue à plusieurs, qui se chante même sans instrument, qui sent la poussière des ruelles et le sable des plages. Chez nous, le beau est dans l’élan, dans l’éclair d’un dribble, dans le crochet dévastateur ou dans le petit pont qui humilie. Du goudron aux terrains grillagés, des cours de récré aux city-stades flambant neufs, la règle tacite n’a jamais changé : jouer, c’est faire rêver. Sauf que dans le football moderne, on découvre parfois brutalement que jouer n’est plus forcément gagner. Et tout le paradoxe est là : l’esthétique ne pèse plus lourd face au tableau d’affichage. La gagne d’abord, la poésie ensuite.
Et lors de cette Coupe arabe, les débats ont fleuri comme des champignons après la pluie. Une victoire 1-0 contre l’Arabie Saoudite d’Hervé Renard, mondialiste confirmée, face à un Maroc A’ diminué, et pourtant on chipote. On nuance. On râle. Parce que certains auraient voulu trois buts, des arabesques et une masterclass. Sauf qu’en face, même remaniée, l’Arabie reste l’Arabie : le penalty manqué nous a souri, puis nous avons serré les dents, gagné les duels, verrouillé les couloirs. On a souffert, mais on a tenu. Et dans un tournoi où l’on joue tous les trois jours, où Mehri, Bencharki et Hannouri manquent à l’appel, où les plans changent toutes les deux minutes, ça vaut de l’or.
On oublie vite que l’épopée des Lions au Qatar en 2022 nous a offert une leçon gravée au couteau : il y a défendre, et il y a bien défendre. Il y a subir, et il y a absorber et tenir. Face aux Saoudiens qui promettaient l’enfer, les Lions ont refusé le rôle de victime. Ils ont fermé boutique, laissé passer l’orage, puis planté le but qui change tout. Le lendemain, de Rabat à Doha, sur TikTok comme au café du coin, on chambrait gentiment ceux qui scandaient “Hatou l’Mgharba” à tout-va avant le match, persuadés que le bras de fer tournerait en leur faveur. Le football est cruel avec ceux qui confondent possession et domination : il ne récompense pas le jeu le plus joli, mais le plus efficace, même si, pendant les matchs, nous ne prenons pas de plaisir à voir évoluer un bloc bas.
“Sektioui a lu la partie, senti le vent tourner et su gagner avec ses moyens. Ce n’est pas renier le jeu. C’est la mentalité à avoir lors de la CAN”
Alors, qu’est-ce que “bien jouer” finalement ? Les Italiens diront qu’un 1-0 verrouillé vaut un poème. Les Brésiliens jurent que le plaisir prime. Les Espagnols invoquent la passe “juste”. Mais en tournoi, demandez à n’importe quel coach : bien jouer, c’est gagner, point. Sa carrière en dépend, l’humeur d’un peuple en dépend, et parfois même l’histoire. Les victoires “moches” comptent, soudent. Surtout celles où l’on doute, où les jambes deviennent lourdes, où l’équipe bascule du beau vers l’efficace. Le Maroc a défendu bas par moments, oui, mais Sektioui a lu la partie, senti le vent tourner, resserré les boulons lorsqu’il le fallait et a su gagner avec ses moyens. Ce n’est pas renier le jeu. C’est survivre aujourd’hui pour être encore de la partie demain. Et c’est la mentalité à avoir lors de la CAN.
Car oui, la CAN approche, et si l’on pose la question sans filtre à n’importe quel Marocain : veux-tu être l’équipe la plus séduisante ou brandir le trophée le 18 janvier ? La réponse fuse, instinctive, presque animale. Gagner, d’abord. Le beau reviendra quand l’étoile brillera à nouveau sur le maillot. On ne retient pas la possession, ou les XG (Expected goals), on retient les titres. Et le jour où le Maroc soulèvera cette CAN qui nous fuit depuis un demi-siècle, personne ne demandera si on a eu 70% de possession ou douze passes consécutives. On sabrera la victoire. On pleurera de soulagement. Et on dira simplement : on a gagné.
