Fès, gloire et décadence d’une ville 

Par Abdellah Tourabi

Vendredi 14 décembre 1990. Une grève générale, lancée par deux syndicats et des partis d’opposition, tourne à l’émeute. En particulier à Fès : la ville est saccagée, les bidonvilles et les quartiers populaires s’enflamment, et une lourde répression s’abat indistinctement sur la population. Un carnage. À l’époque, le gouvernement annonce 5 morts quand une commission d’enquête parlementaire en évoque 42 (les investigations de l’Instance Équité et Réconciliation prouveront, des années plus tard, que 106 personnes avaient été tuées à balles réelles). Pour expliquer les raisons de ce drame, le rapport de la commission d’enquête parlementaire mentionnait déjà, en 1991, le problème des “constructions illégales”, l’absence de contrôle en matière d’urbanisme et la spéculation immobilière.

L’effondrement de deux immeubles cette semaine à Fès, dans lequel 22 personnes ont trouvé la mort, vient aujourd’hui nous rappeler le triste sort de l’ancienne capitale du royaume. Une ville oubliée, délaissée, qui sombre dans une longue déchéance. Elle se consume en ruminant son ancienne gloire.Pourtant, peu de cités au Maroc pourraient s’asseoir à la table de Fès et rivaliser avec ses atouts historiques et naturels. Son potentiel touristique ne peut être comparé qu’avec des villes andalouses comme Séville ou Cordoue, qui attirent des millions de visiteurs en faisant valoir leur histoire et leur patrimoine.

Mais au lieu de cela, Fès végète. Ses habitants observent, avec résignation, comment d’autres villes du pays avancent et se développent, alors que leur cité millénaire stagne et régresse. Pendant des siècles, sans interruption, Fès a fourni au Maroc ses principales élites politiques, économiques et culturelles, comme peu de villes marocaines ont pu le faire. Aujourd’hui, les élites fassies peuplent les quartiers chics de Rabat et de Casablanca. Elles ne gardent, comme liens avec leur ville d’origine, que des patronymes clinquants et des maisons familiales délaissées. Même l’accent, elles l’ont perdu.

Dans l’imaginaire populaire, Fès est synonyme de pouvoir et d’argent : la réalité est désormais complètement différente. La ville, qui était jusqu’aux années 1990, le deuxième pôle industriel du pays, peine à attirer les investissements, et le secteur tertiaire est trop limité pour absorber le chômage. La pression de l’exode rural et le déplacement des habitants des villes voisines vers Fès ont aggravé la situation urbanistique et sociale dans l’ancienne capitale du Maroc. Des ceintures de pauvreté se sont formées à l’intérieur de la ville, avec des constructions anarchiques qui se sont érigées, pendant des décennies, au vu et au su de tous.

“Autrefois ville de culture et de spiritualité, Fès est devenue un foyer de corruption et de criminalité. Elle mérite mieux que ce terrible destin”

Abdellah Tourabi

Au fil des années, les élites locales ont fait de la population de ces quartiers un véritable réservoir électoral et des fiefs de clientélisme politique. Les condamnations et arrestations de notables et d’élus de Fès, sur fond de corruption et de détournement de biens publics, appartiennent à la catégorie des faits divers qui n’étonnent plus personne au Maroc. Autrefois ville de culture, de spiritualité et de raffinement, Fès est devenue un foyer de corruption et de criminalité. Elle mérite mieux que ce terrible destin, car, encore une fois, peu de villes ont autant contribué que Fès à la formation de l’identité nationale du Maroc. Et c’est un non-Fassi qui le dit.

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