Presse, crise et vidéo 

Par Abdellah Tourabi

La vidéo révélée par le journaliste et youtubeur Hamid El Mahdaoui, démontre, une fois de plus, l’étendue et la profondeur de la crise que traverse le secteur de la presse. Tout est affligeant dans cette malheureuse séquence. Le flot de commentaires et de réactions outrées qui a accompagné la vidéo illustre la piètre image dont nous, journalistes, disposons auprès de l’opinion publique marocaine. Balzac écrivait, il y a près de deux siècles, que “si la presse n’existait pas, il faudrait ne pas l’inventer”. Aujourd’hui au Maroc, la presse est menacée de ne plus exister, et il n’est pas certain que quiconque soit prêt à la réinventer. Nous parlons d’un secteur fragile, paupérisé et décrédibilisé, en butte à une crise multiforme.

A commencer par un modèle économique défaillant, qui menace la pérennité des entreprises de presse, notamment celles qui refusent de s’adonner au chantage et qui tiennent fermement à leur indépendance éditoriale. À cela s’ajoute le danger mortel de l’IA, qui est en passe de devenir une source primordiale d’information, tout en cannibalisant le contenu créé par les médias, ce qui menace l’existence même des métiers du journalisme.

Mais il y a surtout la défiance dont souffre la presse, souvent accusée d’être de connivence, voire d’être asservie au pouvoir politique et/ou à l’influence de l’argent. Une méfiance qui pousse inéluctablement les Marocains dans les bras, pas toujours vertueux, de nouveaux producteurs de contenu sur les réseaux sociaux.

L’État doit trancher sur la place qu’il souhaite accorder à la presse : est-ce une activité superflue ou bien un secteur crucial et d’utilité nationale ?

Abdellah Tourabi

Pour répondre à cette crise, nous avons besoin de lucidité et de volontarisme. L’État doit d’abord trancher sur la place qu’il souhaite accorder à la presse au Maroc : doit-il la considérer comme une activité superflue, à laquelle on ne prête d’intérêt que dans les moments de crise, ou bien comme un secteur crucial et d’utilité nationale, qui a un impact direct sur nos institutions et nos concitoyens ? Il ne s’agit évidemment pas d’empiéter sur l’indépendance de la presse — condition sine qua non de sa crédibilité — mais d’établir des orientations claires et une politique publique vigoureuse pour assurer l’existence de médias forts et professionnels. Des moyens considérables ont été mobilisés pour le sport, par exemple, avec des résultats probants ; une approche similaire s’impose pour les médias au Maroc.

La presse, tout comme la culture, ne saurait être considérée comme une pure entreprise commerciale, soumise aux seuls impératifs d’un marché loin d’être transparent et équitable, surtout au Maroc. En d’autres termes : il faudrait un soutien économique conséquent, un cadre légal protégeant davantage les journalistes, et une réglementation tenant compte du pluralisme médiatique et de l’évolution du secteur.

La situation actuelle du Conseil national de la presse est l’exemple parfait de l’impasse à laquelle mène l’absence de vision du gouvernement et la poursuite de petits intérêts personnels par les acteurs des médias dans le pays. Les mêmes causes finiront par produire les mêmes conséquences, et notre presse risque de sombrer, dans davantage de fragilité, de médiocrité et de crises.

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