Faut-il interdire la politique aux hommes d’affaires ?

Par Abdellah Tourabi

En attendant les prochaines élections législatives de 2026, nous allons assister à une longue et pénible année politique. Le gouvernement, dans sa dimension partisane, gère les affaires courantes ; la majorité n’existe plus et les notables au parlement hument le vent pour savoir de quel côté il faut se tourner dans les mois à venir.

Au milieu de tout cela surgissent, à répétition, des affaires d’atteinte à la transparence publique qui entachent la vie politique marocaine et jettent un voile supplémentaire de discrédit sur ce qu’il en reste. Le dernier épisode est la polémique suscitée par le député Abdellah Bouanou : ce dernier accuse le ministre de l’Éducation nationale, Mohamed Saad Berrada, de profiter de sa position pour faire bénéficier une entreprise pharmaceutique, dont il est actionnaire, de contrats passés avec le ministère de la Santé.

Tandis que l’opposition demande la création d’une commission d’enquête sur le secteur des médicaments au Maroc et que le ministère de la Santé s’en est expliqué devant le parlement, l’opinion publique, elle, observe cette polémique dans un mélange d’indignation et de résignation.

“À la fin de son mandat, l’étiquette “conflit d’intérêts” fera partie du bilan du gouvernement, car il n’a rien fait pour s’en départir”

Abdellah Tourabi

Certes, il ne s’agit à ce stade que d’accusations, que M. Bouanou et la presse ont étayées par des documents et que le ministère de la Santé a récusées, mais il persiste ce sentiment de suspicion et de doute, nourri par la désinvolture totale de notre gouvernement à l’égard de ce genre de pratiques. À la fin de son mandat, l’étiquette “conflit d’intérêts” fera partie du bilan du gouvernement, car il n’a rien fait pour s’en départir. Le Chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, a sa part de responsabilité dans cette situation ; il a participé, à son échelle, à entretenir et ancrer cette méfiance dans l’esprit des Marocains. Cette dernière polémique est encore plus grave, car elle touche deux départements au cœur de notre fragilité sociale : la Santé et l’Éducation. Les mêmes secteurs qui ont fait sortir dans les rues des milliers de jeunes Marocains, il y a quelques mois.

Faut-il pour autant interdire aux hommes d’affaires d’accéder à des charges politiques pour se prémunir de ce genre d’affaires ? Évidemment que non. Ce serait même stupide de le penser ou de le proposer. Il s’agirait d’une entorse au principe d’égalité ; nous avons d’ailleurs eu, dans l’histoire récente du Maroc, des personnalités respectables qui étaient à la fois de prospères entrepreneurs et de véritables serviteurs de l’intérêt public.

Nous avons plutôt besoin d’un cadre légal et institutionnel, clair et précis, qui prémunit le pays contre les dérives et les pratiques douteuses en matière de vie politique et publique. Les déclarations de patrimoine des membres du pouvoir exécutif et législatif doivent être publiques, à l’image de ce qui se passe dans tous les pays démocratiques, et soumises au contrôle d’une autorité indépendante dotée de véritables moyens pour accomplir sa mission. La loi sur l’enrichissement illicite, dont le projet est enterré depuis des années, mérite d’être débattue et votée par le parlement. Les dernières déclarations absurdes du ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, ironisant sur les effets d’une telle loi, ne font que renforcer le rejet des citoyens à l’égard de la classe politique et le “sentiment du tous pourris !”.

Sinon, nos institutions continueront à s’effriter, le ressentiment et la colère gagneront encore du terrain, et les fondations du vivre-ensemble seront ébranlées. Il est encore temps de se ressaisir, mais hélas, pas avec le gouvernement actuel. 

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