Depuis l’indépendance, le ministère de l’Intérieur est au cœur de l’exercice du pouvoir au Maroc. Pendant longtemps, il fut considéré comme un État dans l’État, la “mère des ministères” dont le pouvoir panoptique s’infiltrait partout, contrôlant les moindres mouvements de la société. Le département traînait une mauvaise image, notamment liée à la légende sulfureuse de certains de ses anciens dirigeants (le général Oufkir, par exemple). Il a également été très critiqué en raison de ses rapports conflictuels, basés sur la domination et le contrôle, avec la classe politique. On se souvient encore comment l’ancien Premier ministre, feu Abderrahmane Youssoufi, désignait l’Intérieur et son homme fort de l’époque, Driss Basri, de “poches de résistance” aux réformes promises par le gouvernement de l’alternance.
“Depuis quelques mois, avec l’affaiblissement progressif du Chef du gouvernement et l’approche des élections, l’Intérieur prend une place prépondérante”
Mais, entre-temps, ses missions ont profondément évolué, et certains épisodes récents ont renforcé sa crédibilité auprès de l’opinion publique. La mobilisation des agents d’autorité dans la gestion de la crise du Covid-19, ou leur rôle durant le séisme du Haouz, ont contribué à adoucir l’image du ministère. Ce dernier s’est fondu dans le paysage gouvernemental et administratif ; il n’est plus cet astre noir distinct et menaçant. Sauf que, depuis quelques mois, avec l’affaiblissement progressif du Chef du gouvernement et l’approche des élections, l’Intérieur prend une place de plus en plus prépondérante. Il est au four de la préparation des prochaines échéances électorales et au moulin des nouveaux programmes de développement.
Sur le terrain, les représentants de l’Intérieur sont actifs et visibles, tandis que les élus sont souvent écartés. Une situation qui pousse à poser quelques questions : que voulons-nous faire de l’expérience de la décentralisation et de la régionalisation ? Faut-il privilégier l’efficacité et la verticalité à la légitimité des urnes ? Devrions-nous choisir entre le wali et l’élu ? La réponse “politiquement correcte” est que les deux sont complémentaires, avec des compétences distinctes qui convergent vers l’intérêt public. Sauf que la réalité est nettement plus nuancée.
Malgré des décennies de décentralisation et de régionalisation, l’expérience est encore lacunaire et décevante, notamment au niveau des assemblées élues. Nous n’avons pas la place de tout citer ici, mais on peut mentionner la lenteur d’exécution des projets, la faiblesse des ressources humaines, les disparités criantes entre les régions et la réticence de l’Intérieur à transférer certaines compétences. Le tableau est davantage terni par la multiplication des affaires de corruption impliquant des élus, ainsi que par l’image de prédation et de logique de butin qui colle malheureusement à notre expérience de la démocratie locale. Cette situation fait pencher la balance du côté de l’Intérieur, à l’image de la popularité de certains walis et gouverneurs et du quasi-anonymat des présidents de régions et de communes. C’est une aberration, quand on observe ce qui se passe ailleurs, où les dirigeants des assemblées élues ont une véritable présence et un réel pouvoir.
La perspective d’un régime d’autonomie au Sahara nous impose de revoir en profondeur notre expérience de démocratie locale. Il est impératif de faire émerger une nouvelle génération d’élus et de doter les conseils régionaux et locaux de vrais moyens pour gérer les affaires de leur population. Sinon, nous serons encore et toujours obligés de choisir entre le wali et l’élu… et nous connaissons déjà le gagnant dans cette équation.
