Le Boualem s’en est allé, pour une raison qui ne vous regarde pas, légaliser un document. Cette phrase est banale, elle ne déclenche aucune espèce d’émotion chez le lecteur, et encore moins chez l’auteur, et pourtant elle est très grave. Car, depuis des années, on nous annonce la fin de la légalisation, et rien ne se passe. On nous annonçait aussi qu’avec la nouvelle carte nationale, toute une cohorte de certificats et d’attestations farcis de tampons et de timbres vintage allait disparaître, c’était écrit un peu partout.
“Oui, les amis, nous sommes le pays où perdure le certificat de vie, un document sublime, aux confins de l’absurde, du poétique et du philosophique. Le Maroc Administratif a beaucoup de mal à abandonner ses enfants”
Et pourtant, force est de constater que ces vestiges d’une ère lointaine perdurent. Oui, les amis, nous sommes le pays où perdure le certificat de vie, un document sublime, qui flotte aux confins de l’absurde, du poétique et du philosophique. Le Maroc Administratif a beaucoup de mal à abandonner ses enfants, on peut le voir ainsi. Dès qu’il met en place une procédure de contrôle, il développe avec elle une sorte de relation affective un peu irrationnelle qui rend sa suppression douloureuse. Cette longue phrase peut être résumée en darija par l’expression un peu bizarre qui dit qu’“on éduque le foie”.
Souvenez-vous avec quelle difficulté nous avons renoncé, pendant le Covid, au couvre-feu, aux limitations de circulation et autres autorisations foireuses qui nous ont pourri la vie pendant des mois interminables. On sentait chez nos responsables la douleur de devoir abandonner tant de jolies choses. Ils y ont mis de l’affect. C’est comme si on perdait un pan de notre souveraineté. Imaginez un peu que dans nos aéroports, on peine à faire disparaître un policier qui s’assure qu’un autre policier placé quelques mètres plus loin a bien tamponné un passeport. On l’a placé un jour sans trop réfléchir, et maintenant on est coincé.
Est-ce que vous savez que pour prendre un billet de TGV sur Internet, on vous demande une CIN, un numéro de téléphone, et un mail ? En prenant un train à grande vitesse, on gagne le temps perdu à prendre le billet sur le Net, rien de plus. Par contre, si vous vous pointez au guichet, on ne vous demande rien du tout, sinon du cash. Et comment expliquer cette passion pour le certificat de résidence ? Existe-t-il ailleurs, ce papier ? Comment font les autres pays pour s’en passer ? On ne peut analyser cette attitude sans convoquer l’irrationnel, voilà la vérité. Le MarocModerne adore savoir où nous créchons, comme s’il angoissait à l’idée que nous changions de logis sans l’informer. Un peu comme une maman, qui n’est rassurée que lorsque tous ses enfants dorment tranquillement, à leur place : voilà l’image qui vient à la tête du Boualem.
Reprenons le fil, s’il vous plaît. Le Boualem, donc, en ce moment précis, est dans une file d’attente pour légaliser un document. C’est une file marocaine, c’est-à-dire qu’elle ressemble à un poulpe. Les gens naviguent, observent, négocient, changent de file, reviennent, ils ne savent pas trop où se placer. La foule est peu nombreuse, et elle compte quelques Chinois, il semble important de le préciser. Oui, personne ne sait où se positionner, et ce n’est pas un problème de civisme. C’est juste parce que rien n’est écrit, voilà la vérité. La haine de la signalétique, irrationnelle elle aussi, pousse vers le verbal, le flou, l’improvisé, le malentendu, c’est une autoroute vers l’incident, le sentiment d’injustice. Il y a encore beaucoup à dire, mais le tour du Boualem est arrivé, il doit vous laisser. Et merci de lui avoir tenu compagnie pendant l’attente !
