Un fabricant de téléphone aurait glissé des logiciels espions dans un de ses modèles, et figurez-vous qu’il s’agit précisément de celui que Zakaria Boualem a dans sa poche
Il arrive parfois qu’une information remarquable passe sous notre nez, en toute discrétion, puis qu’elle disparaisse aussitôt sans plus de formalité, malgré son incongruité. Le Boualem, qui commence à se faire vieux, se demande alors s’il a bien lu ce qu’il a lu. Il est obligé de revenir sur ses pas, numériquement s’entend, car il devient de plus en plus difficile de faire front contre le flot d’informations débiles qui nous submergent. Imaginez un peu, nous avons parfois droit, dans la même minute, à une analyse footballistique péremptoire, qui suit un conseil diététique qui assure qu’on peut guérir le cancer avec du citron, puis par un indigné capillaire qui, sans que personne ne lui ait rien demandé, a décidé de donner son avis sur une nouvelle tendance.
Parfois, au milieu de ce chaos absurde, se glisse une information qu’il faut extraire, et la voici donc. Un fabricant de téléphones aurait glissé des logiciels espions dans un de ses modèles, et figurez-vous qu’il s’agit précisément de celui que Zakaria Boualem a dans la poche. A la lecture de cette bombe, le Boualem a éteint son appareil diabolique, il l’a même jeté, comme s’il était radioactif, puis il a cherché à confirmer cette information affreuse. Évidemment, c’est impossible. Nous sommes ensevelis sous des téraoctets de fake news, soumis à une censure décomplexée : et la combinaison de ces deux opérations rend presque impossible de débusquer une forme de vérité, même basique.
Imaginez un peu qu’un des plus fameux réseaux sociaux a décidé de désactiver la traduction des tweets rédigés en hébreu, c’est lunaire, et il semble que tout le monde trouve ça normal, hamdoullah. On est bien, rien à signaler, ça joue, pas de péno, et même pas de VAR. Toute analyse de cette décision est une autoroute vers le complotisme, qui est bien entendu une forme de stupidité, une attitude honteuse dont il faut guérir, comme une forme d’acné de la pensée. Oui, les amis, il ne faut pas imaginer que des actions soient prises pour nous enfumer, pas du tout, jamais. La bienveillance règne, en haut lieu, c’est une évidence.
“Nous perdons des pans entiers de notre intimité, de notre liberté, nous sommes des prisonniers numériques. Nous perdons sans même lutter, nous nous livrons tout seuls à Babylone”
Et pour faire taire les sceptiques, il suffit de sortir un grand sac, qu’on appelle complotisme, dans lequel on mélange n’importe qui. On y jette ceux qui pensent que la terre est plate avec ceux qui considèrent que Monsieur Bouche a déclenché une guerre sur la base d’un flacon de lessive. On peut y ajouter ceux qui pensent que Bob Marley est vivant et qu’il surfe à Imessouane tous les matins, et le tour est joué : tout ce beau monde aura l’air de crétins.
Donc, pour revenir au sujet, nos téléphones sont pourris, les amis, voilà la triste réalité. C’est déjà très énervant, mais il y a pire : la réaction de certains des amis du Boualem. Ils lèvent un sourcil las, soupirent à peine et produisent un mélange affreux de défaitisme désabusé et d’anesthésie qui consiste à dire oui, on le sait, on est épiés, mais on n’a rien à cacher, de toutes façons, qu’est-ce que ça peut bien faire, finalement, hein ?
Cette attitude revient à laisser la porte des toilettes grande ouverte sous prétexte qu’on y fait tous plus ou moins la même chose. C’est donc une infamie. Nous perdons des pans entiers de notre intimité, de notre liberté, nous sommes des prisonniers numériques, voilà la bataille qui se joue. Nous perdons sans même lutter, nous nous livrons tout seuls à Babylone, comme si des millions de moutons se pointaient en ville, de leur propre chef, le jour de l’Aïd le grand. Si vous trouvez ça normal, ouvrez la porte des toilettes la prochaine fois, et merci.
