Les grands classiques en littérature ou en philosophie ont cette grande qualité de pouvoir répondre à des questions morales et politiques, même des décennies et des siècles après leur écriture. De la liberté, livre de l’économiste et philosophe anglais John Stuart Mill, appartient à ce genre d’ouvrages. Écrit il y a plus d’un siècle et demi, il est toujours d’actualité : c’est un vif plaidoyer pour défendre la liberté d’expression et vanter les vertus de la confrontation pluraliste des idées, même les plus choquantes, dans l’évolution des peuples et des nations.
John Stuart Mill y explique qu’il n’y a rien de plus nocif pour une société que le faux consensus qui paralyse le débat et stérilise les idées. Les esprits brillants préfèrent alors se taire ou ruser pour ne pas heurter leurs concitoyens, se trahissant ainsi eux-mêmes et ne rendant service ni à la vérité ni à leur pays. Le philosophe anglais donne des exemples tirés de l’histoire, quand le débat et l’émulation intellectuelle ont élevé les peuples d’Europe et transformé les citoyens. De la liberté est un éloge sincère et rationnel du choc nécessaire des idées. Les peuples doivent craindre l’absence de débat plutôt que sa virulence ou sa radicalité.
“La paresse intellectuelle, la peur de l’échange frontal, voire le mépris de confronter les idées, ont conduit à l’incompréhension et à la prolifération de la désinformation et des clichés”
Au Maroc, nous vivons une situation où il y a beaucoup de bruit, mais peu de débat. Au fil des années, et précisément depuis 2011, nous nous sommes enfermés dans un faux consensus et un évitement total du débat. Il y a évidemment des constantes et des fondamentaux sur lesquels même les avis les plus minoritaires doivent exister, mais sur de nombreux sujets, on a pensé qu’une simple décision de l’État était suffisante. Concernant la Coupe du Monde 2030 par exemple, on a estimé que le rayonnement international d’une telle manifestation et la satisfaction d’avoir remporté son organisation étaient des arguments suffisants pour créer une adhésion totale autour de cette échéance. Mais on a oublié d’effectuer un travail pédagogique d’explication et de persuasion, travail qui devrait accepter l’existence de la contradiction et du débat. On peut citer d’autres exemples comme celui-là, où la paresse intellectuelle, la peur de l’échange frontal, voire le mépris de confronter les idées, ont conduit à l’incompréhension et à la prolifération de la désinformation et des clichés. La dégradation du niveau de la classe politique marocaine et sa conception infantilisante de la communication ont aggravé cette situation et disqualifié sa parole, devenue inaudible.
“L’insulte, la propagande et le populisme prennent le pas sur l’échange frontal des idées et le courage de les exposer, les yeux dans les yeux, à ses adversaires”
Les élites intellectuelles, ou ce qu’il en reste, assument aussi une responsabilité dans la dévitalisation du débat public au Maroc. Si l’on gratte un peu sous le vernis de leur démission condescendante, on ne trouve que le vide et le déphasage avec les changements de la société. Chacun monologue de son côté, parle à sa propre bulle et essaie de prêcher des convaincus. La polarisation de la société est l’aboutissement d’une telle situation. L’insulte, la propagande et le populisme prennent le pas sur l’échange frontal des idées et le courage de les exposer, les yeux dans les yeux, à ses adversaires. Les manifestations, éphémères certes, de la génération Z nous ont rappelé la nécessité du débat et de ses vertus. (Re)lisez les classiques, même s’ils sont vieux, ils vous diront la même chose.
