[Tribune] Kaïs Saïed met la Tunisie sous protectorat algérien

Par Mezri Haddad

Diplomate tunisien et ancien ambassadeur, Mezri Haddad dénonce dans cette tribune un accord militaire signé en octobre 2025 entre Tunis et Alger qu’il compare au traité du Bardo de 1881 ayant instauré le protectorat français. À travers un parallèle historique, il accuse le régime tunisien de brader la souveraineté nationale et appelle l’armée à réagir.

À une certaine époque de ma vie, particulièrement en 2011-2013, j’avais plus d’amis Algériens que Tunisiens, ces derniers me reprochant d’avoir dénoncé leur “révolution du jasmin” et révélé la face cachée du “printemps” dit “arabe”.

Beaucoup de ces amis Algériens nous ont quitté depuis, notamment l’inoubliable Sid-Ahmed Ghozali, Khaled Nezzar et récemment Ahmed Taleb Ibrahimi. Ceux que j’en compte encore et qui ne sont pas forcément des politiques seraient surpris à la lecture de cette tribune, peut-être même déçus. Qu’ils veuillent bien ne pas m’en tenir rigueur d’être ce qu’ils sont : un patriote redevable à son pays et viscéralement attaché à son indépendance.

“Tant pis si ce que je vais dire va blesser… Qu’importe : mieux vaut être haï de ceux qu’on aime que d’être contraint à les haïr soi-même”, écrivait Régis Debray en 1978.

“C’est à mes compatriotes que je reproche le fait de ne pas défendre l’honneur, la dignité et la souveraineté de leur pays”

Mezri Haddad, diplomate tunisien et ancien ambassadeur

Cette tribune ne vise d’ailleurs pas le vaillant peuple algérien, ni ses élites intellectuelles ou politiques, ni même le régime en tant que tel. Je ne peux pas leur reprocher de défendre les intérêts de leur pays, si contestables et condamnables soient les moyens d’y parvenir. C’est à mes compatriotes que je reproche le fait de ne pas défendre l’honneur, la dignité et la souveraineté de leur pays, comme jadis et naguère leurs aïeux. Plus exactement ceux qui savent mais se taisent, par lâcheté, par nonchalance, par résignation, ou par trahison. Quant à ceux qui ignorent, désormais, ils savent.

Du protectorat français…

Près d’un siècle et demi s’est écoulé sur le traité du Bardo, appelé aussi traité Ksar Saïd (!), signé le 12 mai 1881 par Sadok Bey, le souverain tunisien, son premier ministre Mustapha Ben Ismaïl, le consul français Théodore Roustan et le général Bréart.

Ce traité, “un modèle de concision avec ses dix articles” (Mansour Moalla, L’État tunisien et l’indépendance, 1992, p. 75), complété par la convention de La Marsa du 8 juin 1883, établissait officiellement la mise de la Régence de Tunis sous tutelle française.

Raison invoquée par la Métropole : la pacification et la sécurisation des frontières tuniso-algériennes à la suite des incursions des Kroumirs en territoire français, l’Algérie étant depuis 1830 une colonie française.

Au lendemain de la signature, Jules Ferry déclarait qu’il “faut que la Tunisie soit sous notre dépendance tant qu’elle ne méritera pas notre confiance et notre amitié”.

Le protectorat, cette forme policée de domination, consistait à maintenir les structures locales tout en transférant à la puissance protectrice les pouvoirs régaliens essentiels.

Mais, comme le notait Charles-André Julien dans Et la Tunisie devint indépendante, “tout en répudiant le système colonial, cette situation ressemblait fort à une annexion qui ne disait pas son nom”.

Dans une étude précoce, Frantz Despagnet (Essai sur les protectorats, 1896) écrivait déjà : “Le protectorat nous apparaît ainsi comme une sorte de conquête morale précédant et justifiant la conquête matérielle, c’est-à-dire l’annexion pure et simple.”

On connaît la suite : 75 ans de colonisation, puis l’indépendance du 20 mars 1956 sous Habib Bourguiba — une indépendance qualifiée de “juridique” ou “incomplète” par certains, mais réelle.

Le dernier soldat français quitte le sol tunisien en octobre 1963 ; le dernier soldat français quitte l’Algérie en 1971, année de la nationalisation des hydrocarbures.

…Au protectorat algérien

Bourguiba avait prévenu : “Si un jour, par malheur, la Tunisie devait à nouveau subir les heures sombres du colonialisme, ce serait à cause de ses propres enfants.”

Ces paroles résonnent aujourd’hui comme une prophétie.

Le 7 octobre 2025, à Alger, le ministre tunisien de la Défense Khaled Sehili signait avec le général algérien Saïd Changriha un accord de coopération militaire et sécuritaire présenté comme une “étape marquante” dans l’histoire des deux pays.

Aucun communiqué officiel tunisien, aucune consultation parlementaire : l’opacité la plus totale.

Cet accord, surnommé “Ksar Saïd 2”, autoriserait notamment les forces algériennes à pénétrer jusqu’à 50 km à l’intérieur du territoire tunisien, sans réciprocité.

Il stipule aussi que la Tunisie ne pourra plus conclure d’accord sécuritaire sans l’aval d’Alger. Une dépendance assumée, rappelant mot pour mot le traité du Bardo de 1881.

Le rêve hégémonique algérien

Depuis son indépendance, l’Algérie postcoloniale s’est rêvée en puissance régionale.

Béchir Ben Yahmed écrivait que “le tandem Boumediene-Bouteflika rêvait d’un Maghreb sous sa coupe”.

Ce projet a souvent pris pour cible le Maroc, notamment à travers la guerre des Sables (1963) et la manipulation du dossier du Sahara.

Mais la Tunisie, qualifiée condescendamment de “sœur cadette”, n’a pas été épargnée : pressions diplomatiques, sabotages politiques, ingérences et humiliations ont jalonné les relations bilatérales.

Spoliation du Sahara tunisien

Le différend frontalier de la Borne 233, dans le Sud tunisien, illustre la dépossession territoriale subie.

Ce territoire saharien, riche en hydrocarbures, fut arbitrairement attribué à l’Algérie par la France.

Malgré les efforts diplomatiques de Bourguiba, l’Algérie refusa tout compromis.

Le 6 janvier 1970, un “traité de fraternité, de bon voisinage et de coopération” signé par Habib Bourguiba Jr. et Abdelaziz Bouteflika entérina la perte de 20 000 km² du Sahara tunisien : le “traité de la honte”.

Bourguiba, meurtri, conserva dans son bureau la carte de la “vraie Tunisie”, celle d’avant la mutilation, et plaisantait : “Tout ça, c’est l’Algérie… elle a un gros ventre plein de gaz.”

La Tunisie, 59e wilaya algérienne

Depuis 1970, le régime algérien n’a cessé d’imposer sa domination :

  • menaces d’invasion après l’union tuniso-libyenne de 1974,
  • tentative d’insurrection de Gafsa en 1980,
  • déstabilisation politique récurrente après 2011,
  • soutien implicite à la dérive autoritaire de Kaïs Saïed.

“Aujourd’hui, la Tunisie ruinée, vidée de ses élites et sous tutelle, vit la dialectique du maître et de l’esclave”

Mezri Haddad, diplomate tunisien et ancien ambassadeur

Aujourd’hui, la Tunisie ruinée, vidée de ses élites et sous tutelle, vit la dialectique du maître et de l’esclave. Un ancien député algérien l’a dit sans détour en 2022 : “La Tunisie est considérée comme l’une des plus importantes wilayas algériennes.”

Et l’armée tunisienne ?

Reste la question centrale : l’armée tunisienne est-elle complice ou otage de ce naufrage national ? C’est à elle, seule clef de voûte du régime actuel, qu’il revient d’y répondre.

Ce sera le thème de ma prochaine tribune.

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Mezri Haddad est l’ancien chargé de mission auprès de la présidence tunisienne (2002), ex-Ambassadeur auprès de l’UNESCO (2009), docteur en philosophie morale et politique de la Sorbonne, et auteur de plusieurs essais politiques.

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